Les cinéastes français sont de plus en plus nombreux à s’essayer à la série télévisée. Ce phénomène révolutionne-t-il la figure traditionnelle de l’auteur-réalisateur tout-puissant ? Témoignages de Pascale Ferran, 
Thomas Cailley et Thomas Lilti, au cœur des séries hexagonales de l’automne.


En cette année 2018, le phénomène est devenu incontournable. Philippe Faucon (César du meilleur film 2016 avec Fatima) a réalisé pour Arte la minisérie Fiertés, Bruno Dumont a signé les quatre épisodes de Coincoin et les Z’inhumains (la suite de P’tit Quinquin) et les travaux d’autres cinéastes de renom comme Pascale Ferran (réalisatrice en 2006 du multicésarisé Lady Chatterley), Thomas Cailley (César 2015 du meilleur premier film avec Les Combattants) ou Thomas Lilti (qui vient de sortir Première année au cinéma) seront tous visibles à la télévision cet automne.

Pierre Ziemniak, auteur du livre Exception française. De Vidocq au Bureau des Légendes, 60 ans de séries (Vendémiaire, 2017), rappelle d’abord que le phénomène n’est pas inédit : « Dès 1955, Hitchcock a créé une série télévisée, Alfred Hitchcock présente. En France, Maurice Pialat a signé en 1971 La Maison des bois, qu’on appellerait aujourd’hui une minisérie (7 x 52 minutes). C’est peut-être sa plus belle œuvre, et c’était pour la télévision. L’ORTF confiait aussi à l’époque des téléfilms à Roberto Rossellini ou à Orson Welles. » Pourtant, la figure de l’auteur-réalisateur, consacrée par la Nouvelle Vague, a eu une telle influence culturelle en France que cinéma et télévision y ont rapidement été opposés. « On a dès lors considéré que la télévision relevait du divertissement tandis que le cinéma était un art à part entière. Contrairement à la culture anglo-saxonne, où la logique de studios rend les passerelles entre cinéma et télévision plus faciles. »

LIBERTÉ ARTISTIQUE

Qu’est-ce qui explique alors que tant de cinéastes français soient à nouveau attirés ces dernières années par les séries ? Entre Fabrice Gobert (Les Revenants), Laetitia Masson (Aurore) ou Cédric Klapisch (Dix pour cent), le mouvement paraît inépuisable. Il est, selon Pierre Ziemniak, lié à l’évolution 
de l’industrie cinématographique mondiale. 
« On retrouve partout la même polarisation : en France, il y a de moins en moins de place pour les films “du milieu”, c’est-à-dire avec une ambition artistique forte mais aussi des besoins de financement conséquents. Les cinéastes, qui ont de plus en plus de mal à monter leurs projets pour le cinéma, voient une nouvelle opportunité dans les séries. »

À première vue pourtant, le système de production des séries (créateur-producteur décisionnaire, équipe de scénaristes, réalisateurs qui changent potentiellement d’un épisode à l’autre) semble limiter la liberté artistique des réalisateurs venus du cinéma. Pascale Ferran a ainsi rejoint l’équipe du Bureau des légendes pour la saison 4 (diffusée en octobre sur Canal+) sans en écrire aucun épisode. La réalisatrice, habituellement scénariste de ses films, a intégré un processus de fabrication bien particulier. « J’avais de l’appétit pour essayer cette méthode, qui s’apparente à un atelier collectif. Éric Rochant [qui a créé la série en 2015, ndlr] a pensé à moi pour coordonner cette année le travail de tous les réalisateurs. » La cinéaste signe deux épisodes sur les dix que compte la saison 4 et a aussi réalisé des segments d’autres épisodes. « J’ai aimé ne pas être au premier plan du désir. C’est compliqué d’être tout le temps désirante quand on est cinéaste, c’est une activité très solitaire. Me mettre au service de la vision d’Éric, qui est ici à la fois producteur, auteur et réalisateur, a été euphorisant. »

NOUVEAUX HORIZONS

L’expérience fut tout aussi stimulante pour Thomas Cailley, bien que très différente – il est à la fois l’auteur (avec le scénariste Sébastien Mounier) et le réalisateur des six épisodes d’Ad Vitam, ambitieuse série de science-fiction avec Yvan Attal et Garance Marillier qu’Arte diffusera en novembre. « J’ai plongé dans ce projet traitant des fantasmes liés à l’immortalité. Car si une civilisation décide de ne plus mourir, elle aura du mal à transmettre et à se renouveler. » Le jeune cinéaste dit avoir eu sur la série exactement le même contrôle que sur Les Combattants et se réjouit d’avoir pu expérimenter une nouvelle approche de la mise en scène et de la narration. « Le format de 52 minutes est plus perméable aux ruptures de rythme. On peut par exemple passer d’un rêve à un flash-back, ce qu’un film n’accepterait pas forcément. » Avant d’ajouter : « J’ai pour l’instant refermé le dossier Ad Vitam et je reprends le long métrage que j’avais mis en pause. »

La série reste en effet souvent une parenthèse pour les cinéastes, qui peinent à s’y consacrer sur le long terme – rares sont ceux qui enchaînent directement saisons 1 et 2. Or, face à l’offre abondante, le succès d’une série dépend beaucoup de sa capacité à ne pas se faire oublier, et donc à vite revenir à l’écran. On se souvient ainsi que Les Revenants, qui mit trois ans à revenir après une première saison très suivie, fut arrêté après les audiences décevantes de la saison 2. « Les séries qui reviennent régulièrement reposent sur une délégation des pouvoirs. Un chef d’orchestre partage avec d’autres l’écriture et la réalisation. C’est une logique managériale qui dépasse largement 
le cadre de l’auteur-réalisateur », résume Pierre Ziemniak. Pour que le passage des cinéastes à la série soit couronné de succès, il faudrait donc que ces derniers acquièrent, à l’instar du précurseur Éric Rochant, un savoir-faire créatif et industriel leur permettant de rester plusieurs années à la tête d’une série et d’insuffler leur vision à un collectif travaillant en flux tendu. Bonne nouvelle : la prestigieuse Fémis vient de créer une formation continue « showrunner : production et direction artistique » visant à développer la création de séries françaises « portées par une vision artistique d’auteur ».


« Le Bureau des légendes »
Saison 4 dès le 22 octobre sur Canal+

« Ad Vitam »
Saison 1 les 8 et 15 novembre sur Arte