La créativité de Jason Beck, alias Chilly Gonzales, n’attend pas. Rien qu’en 2018, le pianiste et entertainer canadien de 46 ans a lancé son conservatoire éphémère à Paris (le Gonzervatory, chargé de révéler de jeunes interprètes du monde entier), avant d’enchaîner en septembre avec la sortie de l’album Solo Piano III, dernier volet de sa trilogie à succès, puis du film Shut up and play the piano, un documentaire qui lui est consacré. On appuie sur « pause » et on rembobine avec le volubile Gonzo.


Vous avez vécu à Montréal, Berlin et Paris. Où habitez-vous désormais ?
J’ai quitté Paris en 2012 pour Cologne. J’avais envie d’une vie plus simple, Cologne est plus petite, facile. C’est une ville un peu laide, à part la cathédrale. Mais je n’ai pas besoin d’une ville super jolie. Je ne me rends pas compte si c’est fun, je n’ai jamais été quelqu’un qui cherche une night life copieuse.

Le documentaire Shut up and play the piano vous présente comme un artiste protéiforme, en perpétuelle réinvention, qui adore surprendre son public. N’est-ce pas contradictoire avec l’esprit de Solo Piano III, dernier volet brillant mais en un sens prévisible de votre « franchise » à succès ?
Je n’ai pensé au mot « trilogie » qu’en écrivant le dossier de presse ! Et là j’ai mis [il prend une voix théâtrale de bande-annonce] : « the finaaal chapteeer of the trilogy ! » Solo Piano 4 ça sonne bizarre. Mais il ne faut jamais dire jamais : regardez Jay Z, il a déjà pris sa retraite 4 fois ! Je ne pourrais pas faire que des Solo Piano…Même si ce sont des albums qui marchent et aussi les moins chers à produire ! Il y a plein d’avantages sur le papier certes, mais je ne suis pas comme ça. Ce serait trop cynique, pas assez surprenant. Or là, les gens voient bien que c’est sincère. Solo Piano est largement mon plus gros succès, commercial, critique, émotionnel : les gens s’attachent à ces albums plutôt abstraits malgré leur structure pop. C’est contre-intuitif ! Mais mon existence entière est contre-intuitive !

(c) Rapid Eye Movies / Gentle Threat

(c) Rapid Eye Movies / Gentle Threat

Si Solo Piano III était un film, ce serait…
…Un documentaire hyper-subjectif en forme de mémoire autobiographique. Quand on enregistre des morceaux seul au piano, on a des prises imparfaitement parfaites. C’est différent d’avec un groupe ou une production plus importante, avec les backing voix, les claps, les effets. Là tout se fait avec 10 doigts, et c’est oui ou non. C’est une réduction d’options, réaliste quelque part. En même temps j’ai un contrôle sur ce qui va dans ce documentaire car, au fond, les albums Solo Piano, ce sont des albums live ! Je ne le dis pas mais c’est le cas. Chopin, quand il jouait ses valses, c’était la même chose parait-il : ça variait à chaque fois un peu de longueur, suivant le piano ou le moment, et quand on lui demandait une édition finale, il était stressé : comment décider ? C’est sans doute pour ça que mes albums les plus réussis sont des photographies musicales d’un moment. Imparfaitement parfaits.

Dans Shut up and play the piano, vous revendiquez la part de spectacle et d’artifice de votre personnage public. Est-ce comparable à une performance d’acteur, comme vous avez pu en faire l’expérience sur le film Ivory Tower, co-scénarisé avec Céline Sciamma ?
Je me considère comme un entertainer. Pas du tout un acteur. Ou alors un acteur nullissime ! Quand j’ai essayé de faire des tournages de 2 jours, j’ai eu du mal à faire le vrai boulot de comédien, la répétition des gestes, peaufiner la performance, respecter les directives. Mais si je conçois un rôle, ça va. Je peux incarner un fantasme que je décide, par exemple celui de Ivory Tower, où je m’en sors un minimum. Ou celui de « génie musical dans ses rêves » – c’est facile je le vis tous les jours ! Il suffit juste d’exagérer un peu sur scène, et tout le monde applaudit : c’est super renforçant. Car je vis mon fantasme, en fait : c’est la magie de la scène, si on s’ouvre, si on partage notre intimité, même de manière fantas(ma)tique, là le public est prêt à rentrer dedans.

C’est ce que vous avez appris à vos élèves au Gonzervatory, votre école de musique éphémère ?
Oui, j’ai essayé. Quelle est votre fantasme et comment voulez-vous l’habiter sur scène ? Votre vrai fantasme, c’est parfois embarrassant. Il y a des côtés monstrueux. Ce n’est pas juste « J’ai envie de voler » ! Quand je monte sur scène, j’essaie d’incarner l’ensemble, y compris les aspects provoc, sombres, surréalistes. Ça surprend les gens qui sont venus écouter du piano mélancolique et joli.

Ce masque d’entertainer volontiers clownesque vous laisse une liberté totale, comme de vous jeter sur un public de musique classique telle une rockstar.
À un moment j’ai arrêté le crowdsurfing, pour des raisons de danger physique et d’assurances…Mais je l’ai fait à la Philaramonie de Cologne ! Sauter dans la foule quand les gens sont assis, c’est un moment « Gonzo » pur. Parce que c’est un peu ridicule, pathétique. Mais en fait ça marche, je traverse de longues distances sur ce public assis ! Être sur scène, c’est avoir de l’impunité.

En regardant le documentaire, on pense à Andy Kaufman et son génie comique de la provocation…
Andy Kaufman est l’une des plus grandes inspirations dans ma vie et ma carrière. Sur ma manière d’approcher la scène notamment. Je dois aussi beaucoup à Victor Borge, un personnage génial des années 1950, excellent musicien, mais qui faisait le clown. Sa virtuosité musicale était visible, il aurait pu être un grand pianiste.

Votre masque de génie mégalo, n’est-ce pas aussi une manière de préserver votre intimité ?
Je ne fais pas semblant d’être quelqu’un assoiffé de reconnaissance qui se bat avec un musicien pur. Comment ces deux identités peuvent coexister ? C’est ce que j’exprime dans le morceau « The Grudge » par exemple [Ivory Tower, 2010], pas pour être mignon ou faire ricaner : au départ, c’est un sentiment authentique. Être sur scène, c’est dire ces choses sur soi en toute impunité. Se montrer, se lâcher. L’avantage aussi, c’est qu’on peut toujours garder quelque chose pour soi qu’on ne dévoile pas. Pour le documentaire sur moi Shut up and play the piano, on m’a demandé si j’étais prêt à me montrer en tant que personne. J’ai répondu : « Si j’en ai parlé dans mes paroles, si je l’ai un peu dramatisé quelque part, dans une interview ou publiquement, de manière même abstraite dans un clip ou un film, on peut en parler. Si je n’en ai jamais parlé, on n’en parlera pas ». Il faut être le rédac chef de ce qu’on veut montrer.


Chilly Gonzales – Solo Piano III
Album disponible le 07 septembre 2018 (Gentle Threat / [PIAS])

Deux concerts en France accompagnent la sortie de Solo Piano III : rendez-vous les 26 et 27 juin 2019 au Trianon

Shut up and play the piano  de Philipp Jedicke – Sortie 03 octobre