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Zombi Child : entretien avec Bertrand Bonello

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Trois ans après le controversé Nocturama, sur des jeunes qui posaient des bombes à Paris, Bertrand Bonello revient avec Zombi Child, film de genre d’allure plus modeste mais aux résonances tout aussi abyssales. En suivant en parallèle un homme tiré d’entre les morts puis réduit en esclavage dans une plantation, en 1962 à Haïti, et une sororité de lycéennes (dont la petite-fille du zombie) dans le pensionnat de la Légion d’honneur, à Saint-Denis de nos jours, il livre un puissant objet hybride qui interroge l’histoire. Rencontre avec un cinéaste un peu chaman.

Zombi Child a vu le jour en seulement quelques mois. Pourquoi cette urgence ?

J’étais sur un projet lourd, entre le très gros long métrage et la minisérie. J’ai terminé le scénario en février 2018, mais je ne sais pas encore si je vais arriver à le financer. Je me suis lancé sur Zombi Child avec l’idée de faire un film très vite. Pour la première fois, j’ai commencé par le plan de travail, avant même le script. Le film terminé est très proche du scénario : tout ce qui a été écrit a été tourné, tout ce qui a été tourné a été monté. Après, on a moins de liberté parce qu’on n’a pas de choix – ils doivent être faits très en amont.

La structure simple, avec ce montage parallèle entre deux époques, diffère de vos précédents films, plus mentaux, avec des visions fantasmées qui perçaient sans cesse le récit…

Par plein d’aspects, c’est mon film le plus simple. Il y a d’un côté un chagrin adolescent, de l’autre l’histoire d’un type qu’on enterre, qu’on déterre, qu’on fait travailler et qui marche. Pour moi, ça participait de cette possibilité de faire un film rapidement. La simplicité était quasiment une obligation. J’ai trouvé ça à la fois agréable et dur. Je suis content d’y être arrivé. La complexité vient après, des rapprochements que peut faire le spectateur : les choses résonnent, il y a des contrastes, des portes qui s’ouvrent à partir de ce montage parallèle.

La partie tournée à Haïti est très belle, hantée et épurée. La référence à Vaudou de Jacques Tourneur (1943) est évidente. Comment le film résonne en vous?

L’origine de Zombi Child, ce sont vraiment les textes d’anthropologie, d’histoire, et les romans haïtiens que j’ai lus. Les influences sont plutôt littéraires. Vaudou est en effet le seul film auquel j’ai un peu pensé. Je ne l’ai même pas revu, car ce sont des images dont on se souvient. Il y a ce truc très fort chez Tourneur : qu’est-ce qu’on montre ? qu’est-ce qu’on ne montre pas ? Des zombies, en effet, on ne montre quasiment rien. Le chef opérateur de mon film, Yves Cape, a très vite opté pour la nuit américaine, sachant qu’à Haïti on n’aurait pas trop d’électricité ni d’argent. En fait, on a tourné entre le jour et la nuit, dans une sorte de pénombre qui donne un caractère onirique à ces scènes. Comme ce zombie est dans un endroit où il n’est pas vraiment dans le réel, entre la vie et la mort, l’image est entre la nuit et le jour.

À travers un cours donné par l’historien Patrick Boucheron aux lycéennes au début du film, on comprend que vous allez évoquer en creux le colonialisme, ce qui n’est pas banal dans le cinéma français.

Ce n’était pas prémédité, ce n’était pas un désir de départ. Personnellement, je suis assez terrorisé par les grands sujets, parce que j’ai l’impression qu’on est écrasés par eux. Je pars toujours de petites choses – cet homme qui marche, cette fille qui pleure. Au montage, on s’est aperçu que quelque chose de plus puissant se mettait en place dans les rapports de la France avec Haïti et d’autres pays. Le cours de Patrick Boucheron, totalement improvisé et tourné le premier jour, m’a indiqué que ça allait infuser le film. Quand il se demande comment raconter une histoire du xixe siècle, il dit qu’on ne peut pas le faire, ou seulement de manière discontinue, ce qui est précisément l’une des interrogations du film.

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Comment avez-vous appréhendé la question de l’appropriation culturelle, un reproche que l’on formule de plus en plus à certains cinéastes depuis quelques années?

C’est compliqué, il y a ce réflexe de «t’es un homme, blanc, bourgeois». Mais je ne veux rien m’interdire, j’essaie de regarder vers les choses qui m’intéressent. Le féminin, la jeunesse, Haïti m’intéressent. Après, il faut être vigilant, je pense que ça passe par le regard et l’écoute. Ça ne veut pas dire que je dis oui à tout, mais j’essaie d’être attentif à la parole de chacun. Il faut savoir rester à sa place tout en regardant un sujet. Ça demande peut-être plus de délicatesse, de douceur dans le regard.

Le ton de la partie contemporaine, avec ces rendez-vous nocturnes entre lycéennes rebelles, peut faire penser à des films et séries des années 1990-2000 sur la sorcellerie méprisés à l’époque mais redécouverts depuis peu à l’aune du féminisme, comme Dangereuse alliance d’Andrew Fleming…

En tournant certains plans, ça me faisait plutôt penser à du Steven Spielberg avec des enfants et des bougies. Mais j’aimais bien ce côté hybride du film, entre teen movie, conte raconté, anthropologie documentaire avec Boucheron, anthropologie fictionnelle avec la possession… J’espérais que le spectateur ne sache jamais trop où se trouver, qu’il se laisse porter.

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D’où vient cette envie de parler aussi de la construction de la féminité à l’adolescence?

Probablement du fait que j’ai une fille du même âge que les personnages du pensionnat. J’ai ça devant les yeux toute la journée. Ça me parlait. Je trouve que c’est une génération très particulière, je l’envie beaucoup à certains endroits. Ils ont explosé un certain nombre de barrières en matière de fluidité ; notamment dans la sexualité – on ne peut même pas dire s’ils sont bisexuels –, mais pas seulement. Et même s’ils ont d’autres difficultés, par exemple la peur économique, ces jeunes m’impressionnent.

Les lycéennes écoutent beaucoup Damso, un rappeur très populaire, notamment chez les jeunes filles.

Un truc de dingue, les actrices connaissaient tous ses textes par cœur ! En préparant le film, j’ai regardé la liste Deezer de ma fille : le dernier truc qu’elle avait écouté, c’était Damso. J’ai imaginé une scène où l’on voit les filles du pensionnat chanter un morceau de lui hyper misogyne, alors qu’au début du film l’une d’elles dit qu’elle le trouve sexy. Plus tard, une autre se demande si elle a le droit de l’écouter. Sa tante lui répond que oui, que ça ne change pas qui elle est. Damso traverse le film comme un symbole. Je pense que ça a à voir avec cette histoire de fluidité.

Dans le pensionnat, la petite-fille du zombie haïtien se sent différente à cause de ses origines, mais elle est paradoxalement apaisée, car portée par les croyances de sa culture. L’autre héroïne est, elle, privilégiée – elle est blanche, aisée et née en France –, mais elle déchante quand elle perd la seule croyance qu’elle avait, celle en l’amour. C’est un prolongement du discours qui émanait de Nocturama sur la perte de repères de la jeunesse française actuelle?

L’histoire des Haïtiens est tellement forte que ça me semble permettre de structurer quelque chose. Je ne dis pas que l’histoire de la France n’est pas forte, mais elle est quand même plus compliquée. Sur Nocturama, ça ne s’est pas très bien passé à la sortie. On m’a beaucoup reproché d’avoir parlé d’un groupe hétérogène, mais est-ce qu’on ne retrouve pas cette hétérogénéité avec les « gilets jaunes », dont le mouvement a commencé deux ans après la sortie du film ? Dans Zombi Child, il y a une énorme angoisse sur la structure de la société : comment s’y insérer ? qu’y faire ? Mais j’ai confiance en la jeune génération. Car derrière la peur – qu’on leur donne, d’ailleurs –, il y a vachement d’intelligence.

Photographie : JULIEN LIENARD

: Zombi Child de Bertrand Bonello / Ad Vitam (1h43)