Cinq ans après son premier album, Yan Wagner signe This Never Happened, alliage élégant de pop, de techno, et de new wave d’où s’échappe sa voix magnétique de crooner racontant « un recueil d’histoires qui ne sont jamais arrivées », selon ses mots. Ça nous a donné envie de parler cinéma avec lui.


Trois films pour décrire ton nouvel album ?
Wake in Fright de Ted Kotcheff. Le premier film du réalisateur de Rambo, quasiment passé inaperçu à sa sortie en salles en France en 2014 alors qu’il a été réalisé en 1971 – les négatifs ont longtemps disparu. Il règne un climat singulier, une moiteur fantasmatique et éthylique dans ce film qui m’a inspiré dans la réalisation du disque sans que je sache très bien comment.

Ensuite je dirais Lost in la Mancha (2002) de Keith Fulton et Louis Pepe. Le titre de mon disque est This Never Happened. Je suis fasciné par les choses et les objets qui devaient exister et qui pour une raison ou une autre n’ont finalement pas abouti. Ces objets inexistants ont tout de même leur rôle et leur influence dans l’Histoire, le chemin étant parfois plus important que la destination. Il y a de plus une chanson dans le disque (« A River of Blood ») qui s’inspire d’un épisode du tome 1 de Don Quichotte. Enfin, Eyes Wide Shut (1998) de Stanley Kubrick. L’ambiguïté, la nuit, le désir, l’amour et la mort sont autant d’éléments que j’aime à injecter dans ma musique et qui se retrouvent dans ce film.

Tes trois films préférés ?
Aujourd’hui, ma réponse à cette question impossible serait la suivante: Aguirre, la colère de Dieu (1972) de Werner Herzog, que je trouve fascinant du début à la fin (c’est aussi pour la musique de Popol Vuh), La Voie Lactée (1969) de Luis Buñuel, une variation sur le blasphème drôle et intrigante et The Tree of Life (2011) de Terrence Malick dont la longue séquence autour de la Création m’a littéralement scotché.

Trois films pour lesquels tu aurais aimé composer la musique ?
Un western comme Les Sept Mercenaires (1960) de John Sturges, pour détourner les codes habituels en utilisant des sonorités synthétiques. Carrie au bal du diable (1976) de Brian de Palma : penser la musique d’un film fantastique de cette trempe doit être un vrai défi (le thème des chandelles de Pino Donaggio est incroyable). Blade Runner (1982) de Ridley Scott, parce que je ne suis pas un très grand fan de la composition de Vangelis.

Trois scènes de club ?
Dans Blow Up (1966) de Michelangelo Antonioni, la mythique scène avec les Yard Birds et le public qui ne danse pas mais qui s’entretue pour un morceau de manche de la guitare de Jeff Beck. Dans Liquid Sky (1982), la scène à Danceteria, mythique club de New York, ou Anne Carlisle chante la chanson de Slava Tsukerman « Me and my Rhythmbox». Son pouls accompagne la pulsation de la boite à rythme CR78 chère au groupe Suicide. La scène de Blue Velvet (1986) de David Lynch dans laquelle Dorothy Vallens (Isabella Rossellini) chante au Slow Club devant Denis Hopper tripotant un petit bout de velours.

Trois voix d’acteurs ou actrices ?
Michel Piccoli, Jean Pierre Marielle, Scarlett Johansson.

Trois films méconnus que tu aimerais faire découvrir ?
Je conseillerais les documentaires de Werner Herzog, Into the Inferno (2016) et Encounters at the End of the World (2007). Ou encore le premier film de David Cronenberg, Crimes of the Future (1970), étrange objet dans lequel les femmes meurent de l’utilisation de produits cosmétiques.

Trois leçons de vie que tu as apprises au cinéma ?
Avec Usual Suspects (1995) de Steven Soderbergh, j’ai appris que l’habit ne fait pas le moine. Meurtre d’un bookmaker chinois (1976) de John Cassavetes, grand film sur l’illusion et le prix de l’indépendance, nous rappelle que choisir de devenir artiste est surtout un grand sacrifice compensé par des instants inestimables d’apesanteur. Scott Walker, 30 Century Man (2006), un documentaire de Stephen Kijak produit par David Bowie sur l’un de mes chanteurs favoris. Voir tant d’humilité, de passion et de volonté dans une seule personne constitue forcément une leçon.

Trois personnages dont tu pourrais tomber amoureux ?
Jeanne Moreau dans Jules et Jim (1961) de François Truffaut, car c’est en voyant ce film que j’ai pour la première fois compris et pris en pleine face la beauté de cette grande dame. Pam Grier dans Jackie Brown (1997) de Quentin Tarantino : pour ces cheveux abondants, cette force de caractère et ce cool… Et ce côté femme mûre qui donnerait une dimension «  Le Lauréat » à l’ensemble. Enfin, si je venais à croiser la route de Dracula je ne suis pas certain que je pourrais résister à la promesse de nuits sans fin. L’ambiguïté de cette figure mythique m’a toujours fasciné.

Trois souvenirs de ta jeunesse au cinéma ?
La Cité de la peur (1994) d’Alain Berberian, j’avais 11 ans environ : je n’ai pas compris la moitié des blagues mais j’étais quand même mort de rire. Peut-être est-ce ça la marque des grandes comédies ? Akira (1988) de Katsuhiro Ōtomo, que j’étais trop jeune pour voir au cinéma. Je me suis donc inventé le film en me basant sur des bribes aperçues en vidéo après son passage sur Canal plus. C’est un peu le souvenir d’un non souvenir. Demolition Man (1993) de Marco Brambilla, le premier film « interdit aux moins de 12 ans » que j’ai vu au cinéma, et aussi le premier que j’ai vu au magnifique Studio 28, rue Tholozé.  J’ai toujours pour ce film une grande tendresse et le revoir me procure toujours une grande joie, particulièrement en VF, pour  que le plaisir soit encore plus coupable.

Trois scènes de films que tu aimerais vivre ?
Voyager dans le temps et découvrir Paris 30 ans plus tard comme dans Retour vers le Futur (1985); zoner avec les bikers sous amphétamines de Akira (on y revient); et assister au cataclysme final de Melancholia (2011) de Lars Von Trier.


« This Never Happened » de Yan Wagner
(Her Majesty’s Ship), disponible