Après Minuit à Paris et Café Society, Woody Allen continue d’explorer la fabrique des illusions à grand renfort de chic, de stars et de mélodrames tordus. Vintage, théâtral et très cruel.


Tous les films de Woody Allen se répondent. On l’avait quitté dans les dorures amères de l’Amérique sophistiquée des années 1930 (Café Society) pour une comédie hommage au Hollywood classique. Wonder Wheel prend place à l’autre bout du spectre, dans la fureur Technicolor d’un mélodrame grimaçant de la fin des années 1950. À la beauté juvénile et gracieuse de Jesse Eisenberg et Kristen Stewart dans le précédent opus répondent ici les corps fatigués et gras de Kate Winslet (Ginny) et James Belushi (Humpty). Elle, ex-actrice devenue serveuse d’un restaurant minable ; lui, opérateur de manège alcoolique à Coney Island. Tandis que Carolina (Juno Temple), la fille de Humpty, vient se réfugier chez eux, Ginny fantasme sur un jeune maître-nageur qui se rêve dramaturge (Justin Timberlake). De ce quatuor, Woody Allen va tirer un simili vaudeville très sombre sur les illusions d’une femme mûre et l’insolence de la jeunesse, tout ça dans le bruit incessant du légendaire parc d’attractions de la côte est.

Comme Blue Jasmine (2013), le film produit la sensation d’une spirale infernale pour broyer (et punir ?) son personnage féminin. À nouveau, l’ombre imposante du théâtre de Tennessee Williams plane au-dessus de cette Amérique qui sent la friture et la sueur. Et la prestation inquiétante, volontiers à la limite du grotesque, de Kate Winslet rappelle aussi quelque chose de l’Elizabeth Taylor de Qui a peur de Virginia Woolf ? (1966), autre grande œuvre sur l’Amérique décrépite. Mais Woody Allen décide de la sublimer en filmant cette histoire sordide et cruelle comme un mélodrame flamboyant façon Douglas Sirk. Sur l’écran, ça scintille, ça rougeoie, alors que la noirceur envahit tout. En opposant ainsi la laideur de ses personnages à la beauté phénoménale de l’écrin vintage du film, Wonder Wheel crée un étrange sentiment de décalage, quasi théâtral, renforcé par l’outrance volontaire du jeu des acteurs. Une œuvre étonnamment radicale, portée par l’implication et l’énergie bluffante de Kate Winslet.


de Woody Allen
Mars Films (1 h 41)
Sortie le 31 janvier