De French Connection (1972) à Killer Joe (2012) en passant par L’Exorciste (1974), William Friedkin s’est toujours distingué en explorant la frontière ténue entre le bien et le mal. Dans Sorcerer – sorti en France en 1978 sous le titre Le Convoi de la peur – qui, tout comme French Connection, ressort en version restaurée cet été, le cinéaste emblématique du Nouvel Hollywood suit quatre malfrats chargés de transporter une cargaison de dynamite menaçant d’exploser à chaque instant. Durant le tournage de ce chef-d’oeuvre, incompris par le public à sa sortie, Friedkin n’a pas hésité à faire courir certains risques à son équipe. De passage à Paris, il nous a raconté


Vous ne vous attendiez pas à remporter cinq oscars pour French Connection. en revanche, vous escomptiez un grand succès pour Sorcerer, qui a pourtant été un échec à la fois commercial et critique. avec le recul, comprenez-vous l’attrait des spectateurs pour le premier film, et leur désintérêt pour le second ?
Non, je ne comprends toujours pas. Dans la plupart des cas, j’ai réalisé les films que je voulais faire, sans anticiper la manière dont ils allaient être accueillis. Mais je pensais sincèrement que Sorcerer serait vu avec grand respect. Or, il a mis une trentaine d’années à être réévalué. Ce qui s’est passé, c’est que Star Wars est sorti sur les écrans peu après mon film et a radicalement changé le goût du public, qui s’est dès lors surtout porté vers les mondes imaginaires. Ce n’était pas autant le cas lorsque j’étais jeune. Bien sûr, il y avait eu 2001 L’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, un grand film de science-fiction. Mais, intellectuellement, c’était infiniment au-delà de tout ce qui se produit aujourd’hui. Pour moi, Star Wars, c’était pour les enfants, les enfants de tous les âges. Mais c’est devenu le nouveau zeitgeist [« l’esprit du temps », en allemand, ndlr]… Aujourd’hui, il n’y en a que pour Batman, Superman, Iron Man… Moi, je ne crois pas aux super-héros.

Vous avez commencé votre carrière en réalisant des documentaires pour la télévision. cette expérience vous a-t-elle influencé par la suite pour vos fictions ?
Quand j’ai commencé à réaliser des films, mon approche était très réaliste. Mais, au fil des années, je me suis rendu compte que ce n’était pas ce que les gens attendaient du cinéma. Ils veulent s’évader vers d’autres mondes. Pour Sorcerer, ma démarche en tant que cinéaste s’inspire du réalisme magique [courant artistique dans lequel des éléments surnaturels surviennent dans un cadre réaliste, ndlr] de Gabriel García Márquez. À la fin du film, particulièrement, la réalité est appréhendée par la subjectivité torturée de Jackie Scanlon. Celui-ci devient presque fou lorsqu’il parvient à livrer la dynamite à la destination prévue. Le paysage s’assombrit, il devient plus abstrait, et le personnage accepte la possibilité de sa propre mort.

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Dans une scène de Sorcerer, les quatre protagonistes font face à un imposant tronc d’arbre qui leur barre la route. ils utilisent la dynamite qu’ils transportent pour pouvoir continuer leur périple. comment s’est déroulé le tournage de cette séquence ?
Pour la première prise, la personne en charge des effets spéciaux n’avait pas assez d’explosifs, et seules quelques brindilles ont volé en éclats. J’ai alors appelé un ami de New York qu’on surnommait Marvin la Torche. Celui-ci se faisait parfois payer pour « nettoyer » des emplacements à la dynamite. Des entreprises, notamment, faisaient appel à ses services pour toucher l’argent de l’assurance en faisant exploser leurs locaux. Il est venu sur le plateau et a utilisé des produits pour cheveux féminins, très inflammables, ce qui a permis de faire exploser l’arbre en mille morceaux.

Vous avez déclaré que la séquence dans laquelle le camion est bloqué sur un pont qui menace de s’écrouler a été la plus difficile à tourner de toute votre carrière. Si vous deviez la refaire de nos jours, utiliseriez-vous des effets numériques ?
C’était très dangereux, oui, quelqu’un aurait pu mourir, à cause du camion qui pouvait tomber à la renverse. La scène a été réalisée sans aucun trucage. Par la grâce de Dieu, personne n’a été blessé. Je ne ferais pas un film comme cela aujourd’hui. Quant aux effets numériques, je n’en suis pas très fan. Je sais combien cette technique est importante désormais, mais ça ne m’intéresse pas vraiment.

Comment avez-vous réagi lorsque la police a découvert que l’équipe technique consommait des drogues sur le plateau ?
Je ne me suis rendu compte de rien, car je n’ai jamais pris de drogues. On tournait à Mexico, et une unité de la brigade des stupéfiants nous surveillait sans qu’on le sache. Consommer des drogues était considéré comme un crime très sérieux au Mexique. Un jour, un agent est venu me voir et m’a prévenu. Il avait les noms de membres clés de l’équipe : un cascadeur, un maquilleur… L’agent m’a dit qu’il m’aimait bien et qu’il n’allait pas faire ce qu’il était supposé faire – tous les arrêter –, mais qu’ils devaient quitter Mexico sur le champ. Il a fallu arrêter le tournage et les remplacer.

Pourquoi avoir choisi ce titre, Sorcerer ? dans votre autobiographie, vous écrivez qu’il a pu induire en erreur les spectateurs en ce qu’il rappelle l’imaginaire de l’exorciste, votre film précédent…
En Équateur, où devait originellement se tourner une partie du film [finalement, ces séquences seront tournées en République dominicaine, ndlr], les camions portent tous un nom. En repérages, j’étais tombé sur l’un d’entre eux qui était nommé Sorcerer. C’est aussi le titre d’un disque de Miles Davis que j’écoutais à l’époque. Au départ, je voulais appeler le film Ballbreaker [« casse-burnes », en français, ndlr], mais le studio a refusé.

Sorcerer

Sorcerer s’inspire du roman de Georges Arnaud le Salaire de la peur, adapté pour la première fois au cinéma en 1953 par Henri-Georges Clouzot. toujours dans votre autobiographie, vous dites que, à de rares reprises durant votre carrière, vous avez emprunté une technique de mise en scène bien particulière à Clouzot, à savoir gifler quelqu’un juste avant de le filmer…
Les seules fois où j’ai fait cela, ce n’était pas avec des acteurs. Dans mon premier documentaire, The
People vs. Paul Crump [1962, ndlr], il s’agissait d’un détenu qui allait passer sur la chaise électrique. Avant que je filme, il m’avait raconté une histoire bouleversante et avait fondu en larmes. Quand on a tourné et qu’il a répété ce qu’il m’avait dit, il n’y avait plus la même émotion. Or, je voulais que le spectateur éprouve ce que j’avais ressenti. C’est pourquoi je l’ai giflé. Mais ce n’est pas une technique que j’utilise souvent – ni même que je recommande.

Quels films ont retenu votre attention au cinéma dernièrement ?
Il n’y en a qu’un qui me vient à l’esprit. C’est Good Kill d’Andrew Niccol, l’histoire d’un pilote de drone basé à Las Vegas qui fait la guerre à distance en Afghanistan.

Quels sont vos prochains projets ?
Je vais réaliser un film pour la chaîne HBO qui parlera de la vie de Mae West, une célèbre actrice hollywoodienne des années 1920-1930. C’était une femme très libérée pour l’époque, qui a ouvert un certain nombre de portes. Elle sera incarnée par Bette Midler, qui est l’actrice parfaite pour ce rôle. Cela me permettra notamment d’évoquer le thème de la censure. [Depuis cet entretien, il a été annoncé que William Friedkin allait prochainement réaliser et produire une série dérivée de son propre film Police Fédérale, Los Angeles (1985) pour la chaîne WGN America, ndlr.]


Sorcerer
de William Friedkin (2h01)
avec Bruno Cremer, Roy Scheider…
ressortie le 15 juillet