Satiriste retors et formaliste appliqué, le réalisateur suédois observe son héros privilégié, pétri de bonnes intentions et d’idéaux, se cogner au réel.


Christian dirige un musée d’art contemporain de Stockholm. C’est un homme blanc, séduisant et bien mis, riche et cultivé, qui théorise admirablement sur l’art et ses résonances avec le monde contemporain. Il peaufine son plan de com’ pour accueillir une nouvelle œuvre, baptisée « The Square » : un carré dessiné au sol, accompagné d’une plaque explicative : « Le carré est un sanctuaire de confiance et de bienveillance. En son sein, nous avons tous les mêmes droits et les mêmes devoirs. » En donnant à son film le même titre qu’à cette œuvre, le réalisateur organise une mise en abime plus retorse qu’elle en a l’air : il s’attèle à mettre à l’épreuve du réel, à moquer et à tordre tous les aspects de ce verbiage consensuel, tout en appliquant à l’intérieur de son cadre les mêmes règles : précision formelle et bienveillance.

Sensible et intelligent, Christian croit en des valeurs humanistes et veut aider son prochain : quand, dans la rue, une jeune femme crie à l’aide parce qu’elle est poursuivie par un homme violent, il est, parmi la foule de cadres pressés d’aller travailler, l’un des seuls à s’interposer. Sauf qu’après son geste héroïque, il réalise que l’événement n’était qu’une ruse pour lui dérober son portefeuille. Une histoire qu’il s’empresse de raconter à tout son entourage en riant. C’est l’un des principaux sujets du film, développé largement : la fameuse société du spectacle dans laquelle chacun est sans cesse metteur en scène de sa propre existence, et où le sens et le vrai se dérobent dans une succession de performances et de happenings. L’épisode déclencheur du vol de portefeuille inaugure ainsi une série de saynètes aussi drôles que cruelles illustrant la confrontation entre ce qui est exposé et ce qui est vrai, entre le fantasme et le monde tel qu’il est – avec son lot de solitude, de défiance, de misère et de violences sociales. Formellement anxiogène (cadres fixes et bouchés, figurants immobiles plongés dans leurs téléphones, motifs en trompe-l’oeil vertigineux), le film multiplie les situations de malaise : les conversations sont sans cesse interrompues, la méfiance est de mise même au lit (géniale scène où Christian refuse de laisser sa maitresse seule avec le préservatif rempli de son sperme), le hors champ sollicite les personnages qui ne cessent de vouloir s’échapper du cadre. Comme dans le très beau Snow Therapy, précédent film du cinéaste, où une avalanche contraignait un père de famille à montrer son vrai visage (pas très glorieux), la thérapie que The Square offre à son héros est ainsi à la fois malaisante et réjouissante.


de Rüben Östlund
Bac Films (1h22)