Joyeux, certainement pas, mais Happy End est bien un film sur la fin : dans une mise en scène au cordeau dépouillée jusqu’à l’os, le cinéaste autrichien filme une famille au désespoir, peuplée de héros qui préfèrent en finir quand ils ne sont pas déjà morts. Une marche funèbre assez grandiose.


Dès l’ouverture du film, c’est le début de la fin : dans une série, glaçante, de vidéos en format Snapchat, une ado raconte sa haine envers sa mère, son mal-être et son sadisme. Après que sa mère se retrouve dans le coma suite à une overdose de médicaments, la jeune fille de 13 ans est hébergée chez son père (Mathieu Kassovitz), qui vit avec son père acariâtre et suicidaire (sublime Jean Louis Trintignant), sa sœur impitoyable à la tête la société de BTP familiale (Isabelle Huppert), son neveu dépressif, et sa nouvelle femme cocue, dans une immense demeure bourgeoise de Calais.

Parallèlement à son arrivée va s’enclencher une série d’incidents qui va faire exploser la cellule familiale, qui commence par un éboulement sur un de leurs chantiers. A travers un dispositif de distanciation sonore qui sera répété au cours du film (donnant lieu à des scènes grandioses), l’affaissement est capté de trop loin pour qu’on entende le son direct (remplacé par un flash info à la radio en ambiance), comme si la scène était filmée par un observateur impassible. Dans ce film aux allures de jugement dernier, les hommes sont devenus les témoins morbides d’un monde qui part à la dérive : comme lobotomisés, ils observent ce spectacle apocalyptique sans réagir.
Haneke filme ici une société du vide, du creux, du virtuel, un monde vidé de sa substance humaine : dans cette famille, pas de sentiment, pas de communication, pas d’amour. Cet assèchement se traduit magistralement dans une mise en scène et une narration dépouillées jusqu’à l’os, avec des ellipses très brutales qui s’enchainent sans ménagement, des indices à retardement, des secrets savamment révélés dans un détail furtif. Si le film est le plus grinçant du réalisateur (on a rarement autant rit – jaune – chez Haneke, pince sans rire comme jamais), c’est aussi son plus désespéré : on ne peut s’empêcher de voir, dans le personnage joué par Trintignant, ce vieillard qui préfère en finir, un alter ego du cinéaste. Ou l’art d’orchestrer sa propre marche funèbre.


de Michael Haneke
Les Films du Losange (1h50)