Dans ses parties de campagne comme dans ses errances urbaines, dans ses documentaires comme dans ses fictions, Agnès Varda s’est toujours attachée à mener une vraie introspection des endroits qu’elle explore – en général, des zones peu ou pas représentées – et des gens qui les habitent. Partout où le vent la mène, la cinéaste insuffle sa poésie qui enrichit l’espace.


« Si on ouvrait les gens, on trouverait des paysages. Moi, si on m’ouvrait, on trouverait des plages », disait Agnès Varda dans Les Plages d’Agnès. Dans ce documentaire sorti en 2008, la grand-mère de la Nouvelle Vague racontait sa vie et son parcours au cinéma à travers les espaces maritimes qu’elle a arpentés, qui l’ont fascinée et l’ont façonnée: les côtes belges de son enfance, les quais de Sète de son adolescence, l’île de Noirmoutier où son compagnon Jacques Demy l’emmenait en vacances… Si la cinéaste, photographe et plasticienne a choisi les points d’eau pour retracer ses huit décennies bien remplies, on compte bien d’autres décors qui jalonnent et révèlent son cinéma. À la ville ou à la campagne, elle trouve toujours de quoi explorer; juste, elle va toujours plus loin que le bout de son nez, cherchant les recoins cachés, les secrets. En ouvrant les paysages, elle trouve les gens qui les peuplent, les imaginent, et les réinventent.

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NO-GO ZONES

Varda élabore un cinéma de la promenade depuis au moins Cléo de 5 à 7 (1962), son deuxième long métrage. Elle y suit en temps quasi réel les déambulations parisiennes de son héroïne, jeune femme dans l’attente fébrile de ses résultats d’analyse médicale: rue de Rivoli, rue Huyghens, rue Delambre, au parc Montsouris, à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière… Chaque lieu traversé étant comme un miroir des états d’âme de la protagoniste, tantôt affolée, tantôt plus légère. La cinéaste fait de la balade hasardeuse un motif phare de ses films, et s’improvise guide en apparaissant souvent dans ses documentaires : dans Murs Murs (1981) ou encore Les Glaneurs et la Glaneuse (2000), elle vadrouille à vue, jusqu’à trouver quelqu’un qui pique sa curiosité légendaire. Ses films progressent ainsi de rencontres en découvertes, à la façon d’une enquête ou d’une expédition. C’est toute la structure de Visages villages dans lequel, accompagnée de l’artiste et photographe JR, elle choisit des lieux au hasard ou à l’envi et part ainsi à la rencontre de ruraux, de dockers, de fils et filles de mineurs… Mais, attention, ne pas se fier à son air de « petite dame toute mignonne avec sa coiffure bicolore ». Agnès Varda la flâneuse n’est pas farouche – il n’y a qu’à la voir, dans Visages villages, braver aux côtés de JR une tempête de sable sans broncher, indéracinable, sur sa petite chaise de plage face à la mer.

« Attention, ne pas se fier à son air de « petite dame toute mignonne avec sa coiffure bicolore ». Agnès Varda la flâneuse n’est pas farouche. »

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Aventureuse, elle aime surtout explorer les zones d’ombres, mettre en lumière les faces cachées et peu reluisantes de notre société. Dans Les Glaneurs et la Glaneuse, elle cherche à questionner notre rapport à la consommation, à ces déchets que l’on jette sans y penser. Elle fait alors le portrait de glaneurs partout en France avec un montage lui-même vagabond, en forme de marabout-de-ficelle: d’un plan à un autre, on sautille de la ville à la campagne, des décharges où les gens font de la récup’ aux marchés où les démunis ramassent les restes. Cette manière de rôder parmi les différents points aveugles du pays est aussi la trame de Visages villages, dans lequel la réalisatrice fait par exemple la connaissance de Janine qui refuse fermement de quitter son quartier de corons en passe d’être rasé, dans le Pas-de-Calais. En hommage à la vieille dame, elle demande à JR de placarder le visage de Janine, fille de mineur, sur sa petite bicoque. En agrandissant et en affichant ce vieux cliché, c’est comme si Agnès alertait les officiels: ce lieu, aussi modeste soit-il, porte une histoire digne que vous ne pouvez pas démanteler.

Si Varda aime tant mettre au jour des lieux peu visités, peu montrés (zones en friche, quartiers populaires, ports industriels…), c’est ainsi surtout parce qu’elle est fascinée par les déclassés, les marginaux qui les habitent – punks à chiens ou Gitans dans Les Glaneurs et la Glaneuse, routards dans Sans toit ni loi –, souvent des nomades dans lesquels elle se reconnaît, elle qui a la bougeotte… Sa manière de les presser de questions montre son désir de comprendre et de rendre visible ces gens qu’on n’entend pas souvent: d’où viennent-ils? où vont-ils? sont-ils seulement de passage ? Cette attention pour les marges lui permet aussi de ne jamais s’enfermer dans une imagerie d’Épinal: si elle a une tendresse profonde pour les traditions, pour le folklore des lieux qu’elle visite, elle abhorre les gens qui s’arc-boutent sur une vision figée de la culture, cette France rance et archaïque qu’elle a attaqué de plein fouet dans la fiction Sans toit ni loi (1985). Dans la campagne hivernale du Gard et de l’Hérault montrée sans joliesse (elle insiste sur les espaces vides, les teintes terreuses, le froid et la saleté), elle retrace l’itinéraire de Mona (Sandrine Bonnaire), une routarde dont le corps est retrouvé dans un fossé au début du film. Varda dresse le portrait de la jeune fille à travers ceux qui, dans les villages alentour, l’ont croisée – l’opinion qu’ils ont de Mona révèle leur xénophobie, leur étroitesse d’esprit, leur haine tenace envers tous ceux qui marchent hors des clous. Ainsi, Varda apprécie les belles cartes postales, mais elle aime surtout les gratter pour voir ce qu’il y a derrière leurs panoramas majestueux et verdurés. Et surtout, comme Mona, elle aime changer d’air, de paysage.

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STREET CRED

Remuante comme une enfant à la curiosité insatiable, Varda a exporté son art du vagabondage jusqu’aux États-Unis: en 1980, à Los Angeles, elle se prend de passion pour les gigantesques fresques colorées qui ornent les murs de la ville. Dans son documentaire Mur murs, elle part à la recherche des auteurs de ces murals (qui, souvent, n’étaient pas signés) pour les interroger sur leur parcours et leurs revendications, enthousiasmée par leur manière un peu rough de poétiser cette vaste ville malgré les conflits entre leurs différentes communautés (entre Noirs américains et Chicanos, notamment). Son enquête l’entraîne là où il y a des gangs, du trafic de drogue, mais elle est prête à passer outre les dangers – parce que ça vaut le coup, parce que les œuvres de ces muralistes portent un discours souvent surprenant sur la société. Communicative, la capacité d’Agnès Varda à l’émerveillement lui permet ainsi de dénicher la beauté là où l’on ne la voit plus, comme quand, dans son court métrage de 1984 Les Dites Cariatides, elle se prend de curiosité pour les statues de femmes sur les façades parisiennes, leur donnant vie en convoquant les poèmes de Baudelaire. Mais sa faculté à réenchanter les lieux les plus ordinaires vient aussi de ce qu’elle n’hésite jamais à investir directement, elle-même, les lieux qu’elle filme, pour les rendre plus vivants et chatoyants, ou pour y inventer des jeux farfelus. Ainsi dans Les Plages d’Agnès, quand elle fait venir des tonnes de sable sur la chaussée de la rue Daguerre à Paris (où elle habite depuis 1951) pour se faire son propre Paris14-Plage. Et dans Visages villages, quand elle joue aux Lego avec une grue et des containers sur les docks du Havre. Artiste de rue dans l’âme, on ne peut donc pas s’étonner qu’Agnès Varda ait choisi de collaborer avec le street artist JR, prenant un plaisir évident à coller avec lui sur les murs ternes des villages et des usines les portraits rieurs de leurs habitants et travailleurs. Et ce n’est pas un affront de le dire (ça leur donnera matière à se chamailler, comme ils aiment tant à le faire dans le film), Varda a même certainement plus de street cred que JR : ghettos, squats, taudis, coupe-gorge – elle y va volontiers du moment qu’elle peut s’y balader et y faire causette.