Dans ce film ultra immersif, le réalisateur de Tigre et dragon nous fait partager le stress post-traumatique d’un soldat américain célébré en héros national dans un stade de football.


Vendu comme un objet d’avant-garde technologique, le nouveau film d’Ang Lee cumule tous les sigles de la modernité: 3D, HFR (high frame rate ou « très haute fréquence d’images par seconde ») et 4K (haute résolution). Petit problème: très peu de salles sont équipées pour le projeter dans les conditions idoines. La mauvaise nouvelle, c’est que celles-ci ne se situent pas dans l’Hexagone. Les plus motivés pourront néanmoins se rendre à New York, Los Angeles, Taipei, Shanghai ou encore Pékin, les rares villes où le film est pour l’instant présenté en relief et à une fréquence de 120 images par seconde. Et la bonne nouvelle dans tout ça? C’est que le film d’Ang Lee est merveilleux. Et ce même lorsqu’il est visionné en 2D et à une fréquence de 24 images par seconde, «à l’ancienne».

« Après l’adrénaline du champ de bataille, le retour à la normalité est bien souvent impossible. »

 Tweeter cette citation

Nous sommes en 2005, deux ans après l’invasion américaine en Irak. Le film, adapté d’un best-seller de Ben Fountain (Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn, Albin Michel, 2012), évoque ce chaos humain par le biais du regard traumatisé d’un soldat texan de 19 ans. Billy Lynn (Joe Alwyn, bluffant en solide gaillard aux yeux d’enfants) s’est montré vaillant au plus fort d’une terrible embuscade, sous l’objectif d’une caméra – donc devant l’Amérique entière. L’administration le rapatrie avec sa compagnie, les Bravos, le temps d’une brève mais triomphale permission aux airs de tournée rock ’n’ roll. En héros. Clou du spectacle, une apparition en treillis aux côtés des Destiny’s Child de Beyoncé à la mi-temps d’un match de football à Dallas. Ang Lee n’est bien sûr pas dupe de cette propagande aux effets grossiers. Et, en même temps, elle semble le fasciner. Toute la force de sa mise en scène consiste à rendre sensibles simultanément deux choses a priori contradictoires: l’efficacité du show pyrotechnique à l’américaine et sa fausseté obscène. Par un habile jeu de montage alterné et de flash-back en surimpressions, les souvenirs irakiens de Billy Lynn resurgissent et contaminent la mascarade patriotique jusqu’à l’effroi.

billylynn-ynms-no

Nourrie de projections mentales, cette narration bicéphale n’est pas sans rappeler le précédent film de Lee, L’Odyssée de Pi. «Ce sont deux films sur le passage à l’âge adulte, dans lesquels deux régimes de réalité différents sont amenés à cohabiter au sein d’un même récit, indique le cinéaste taïwanais. Le jeune Indien Pi accomplissait un voyage spirituel. Avec Billy Lynn, je voulais qu’on ressente physiquement cette sensation de folie que la plupart des soldats éprouvent en rentrant chez eux. Après l’adrénaline du champ de bataille, le retour à la normalité est bien souvent impossible, car ils sont devenus hypersensibles. Je voulais leur témoigner mon empathie en épousant leur point de vue. » L’agression du monde extérieur est notamment palpable lors des scènes de dialogues. Les interlocuteurs de Billy sont filmés en plans frontaux, regard caméra. « J’utilise ces plans pour immerger les spectateurs, comme s’ils participaient eux-mêmes aux conversations, car c’est un film à la première personne. »

SEULS CONTRE TOUS

À travers les yeux de Billy, on dévisage ainsi Steve Martin – ou bien est-ce Steve Martin qui nous dévisage ? –, dans le rôle d’un homme d’affaires cynique qui tente de refourguer l’histoire des Bravos à moindres frais pour le cinéma. L’acteur comique n’a jamais été si inquiétant. L’occasion aussi, pour Ang Lee, d’insérer dans ce drame un discours satirique sur la machine à rêves hollywoodienne (les commentaires très méta de l’impresario de fortune des soldats, incarné par Chris Tucker) et la valeur marchande, dérisoire, de l’héroïsme. Mais le cœur du film est sans doute ailleurs, dans son aspect purement sensitif, mais aussi émotionnel. Dans le cocon formé par une émouvante amorce d’histoire d’amour, ou dans la camaraderie pleine de tendresse des Bravos qui se disent « je t’aime » comme on crierait « taïaut ». « Ce n’est pas quelque chose qu’on se dit très souvent au travail dans la vie courante, mais je n’ai rien inventé : les soldats américains se disent ce genre de chose au combat. Car c’est eux contre le reste du monde. En rentrant à la maison, personne d’autre ne pourra comprendre ce qu’ils ont traversé. » Après cette violente odyssée, on aurait presque envie, nous aussi, de les réconforter.


Un jour dans la vie de Billy Lynn
d’Ang Lee
Sony Pictures (1 h 50)
Sortie le 1er février