Tout au long de sa carrière, Jia Zhang-ke a dû composer avec la censure d’État pour s’exprimer dans des films qui, en dépeignant le climat social de la Chine moderne, ont pu déranger le régime. Retour sur les rapports du cinéaste avec une organisation nébuleuse.


En 1999, Jia Zhang-ke, alors âgé de 28 ans, est convoqué au Bureau du cinéma, un secteur de l’administration nationale de la radiodiffusion, du cinéma et de la télévision. Dans l’entrée du bâtiment s’agglutinent huit individus d’âge mûr. Parmi eux, le jeune Zhang-ke reconnaît l’un des maîtres de la « cinquième génération » de cinéastes chinois. Pas le temps de s’interroger sur la présence en ces lieux de son aîné : Jia pénètre dans le bureau du fonctionnaire qui l’attend. Alors que celui-ci s’absente, le jeune cinéaste remarque un dossier portant le nom de son premier long métrage, Xiao Wu. Artisan pickpocket (1997). Il l’ouvre et y découvre, stupéfait, une lettre à charge signée par le réalisateur aperçu dans le hall. « Messieurs les dirigeants du Bureau, y lit-il, […] ce film ne doit pas perturber le cours normal des échanges culturels entre notre pays et l’étranger. » Résultat : Xiao Wu. Artisan pickpocket ne sortira pas en Chine… Raconté par le réalisateur dans son recueil Dits et écrits d’un cinéaste chinois. 1996-2011 (publié par Capricci en 2012), ce démêlé avec la censure est le premier d’une longue série.

Xiao Wu, Artisan Pickpocket

Xiao Wu, Artisan Pickpocket

CLANDESTINITÉ OU NÉGOCIATION

Vu d’ici, le fonctionnement de la censure de la production cinématographique chinoise semble bien complexe. Il s’organise en plusieurs étapes. D’abord, le scénario passe en commission. Il doit être accepté avant que ne soit lancée la production. Ensuite, une fois le film tourné, il faut obtenir une autorisation de diffusion, étape compliquée par le fait qu’il n’existe pas, comme c’est par exemple le cas en France, un simple système d’interdiction par tranches d’âges. Les motifs pouvant conduire à l’interdiction d’une œuvre sont variés : sont généralement censurés les films à caractère sexuels, ainsi que ceux mettant en scène la drogue, la violence ou la super-stition. La sinologue Luisa Prudentino, professeure notamment à l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales) et spécialiste du cinéma chinois, précise : « Il y a des règles incontournables : ne pas montrer une image négative de la Chine ou du parti, ne pas aborder les manifestations de Tian’anmen… Mais la censure est aussi très aléatoire. »
Dans de telles conditions, comment les cinéastes indépendants peuvent-ils continuer à créer ? Plusieurs pistes s’ouvrent à eux. La première est celle de la clandestinité. Le critique de cinéma et journaliste Jean-Michel Frodon, coauteur avec Walter Salles du documentaire Jia Zhang-ke. Un gars du Fenyang (2015), détaille : « Les caméras numériques légères, qui permettent de ne pas se faire remarquer, ont notamment facilité les tournages. Ensuite, les films interdits circulent beaucoup grâce aux VCD [vidéo sur disque compact, ndlr] pirates. Enfin, Internet a joué un rôle majeur dans l’organisation de projections clandestines. »
Seconde option, composer avec la censure pour tenter de la faire évoluer de l’intérieur. C’est la voie qu’a choisie Jia Zhang-ke. Jean Michel Frodon explique : « Ses trois premiers films ont été réalisés sans l’aval du Bureau. Ils n’ont donc pas été distribués en Chine. Mais contrairement à d’autres réalisateurs comme Wang Bing, qui tournent toujours clandestinement, et dont les films ne sont donc vus qu’à l’étranger, Jia s’est battu très vite pour obtenir des autorisations de sortie. Son quatrième long métrage, The World (2004), a ainsi été vu dans les salles chinoises, mais dans de mauvaises conditions – très peu de salles, des horaires peu pratiques. » La sortie de The World coïncide par ailleurs avec une timide libéralisation. Luisa Prudentino détaille : « En 2003, quelques cinéastes indépendants se sont accordés avec le Bureau pour assouplir la censure, afin de mettre fin à une situation paradoxale : leurs films n’étaient pas vus dans leur propre pays. Mais les réformes promises n’ont finalement jamais été entérinées. Et aujourd’hui, c’est encore pire. Le président Xi Jinping veut faire du cinéma chinois une industrie capable de rivaliser avec Hollywood. Le système privilégie donc les comédies ou les blockbusters. » Dans ce contexte d’expansion (depuis 2003, le marché du cinéma chinois connaît une croissance annuelle de 30 %), les festivals de films indépendants, comme celui de Pékin par exemple, sont régulièrement interdits.

Au-delà des montagnes

Au-delà des montagnes

MOINS CONTESTATAIRE ?

Aujourd’hui, le statut de Jia Zhang-ke a indéniablement évolué, et le cinéaste n’est plus le jeune homme timide convoqué par le Bureau en 1999. Fort du soutien indéfectible des grands festivals internationaux, il est devenu, aux côtés notamment de Chen Kaige ou de Zhang Yimou, une sorte d’emblème du cinéma chinois à l’étranger. Jia a vu dans le même temps sa notoriété s’accroître en Chine (on l’a même aperçu récemment dans une publicité pour une marque de lait), où il bénéficie désormais du soutien financier d’importants studios officiellement reconnus par le pouvoir chinois. Pour autant, ses déboires avec le contrôle de l’État ne sont pas finis. Pas plus tard qu’en 2013, la sortie en Chine de son film A Touch of Sin fut ainsi d’abord autorisée par le Bureau, puis reportée, pour finalement être annulée. Prix du meilleur scénario au Festival de Cannes, le film pointait la violence sociale dans la Chine actuelle en s’inspirant de faits divers réels…
Juliette Schrameck, qui s’occupe des ventes internationales du nouveau film du cinéaste pour la société MK2, revient sur cette affaire : « Ça a été une grande blessure pour Jia, un événement qui a joué dans son ambition de réaliser un film qui puisse être vu en Chine. Dans Au-delà des montagnes, il a ainsi voulu mettre l’évolution sociale de la Chine au second plan, derrière le ressenti de ses personnages. » Si Au-delà des montagnes, qui bénéficie d’ailleurs d’une large distribution en Chine (cinq mille trois cents copies) paraît, à première vue, moins contestataire que les précédents longs métrages de Jia, Nathanaël Karmitz, directeur général de MK2 et coproducteur du film, tempère : « Il a certes l’ambition de toucher une grosse audience en Chine, ainsi qu’un public mondial. Cependant, je n’ai pas l’impression que le film évite les sujets sensibles comme le rapport de la Chine à l’Occident, à l’argent aussi… » D’ailleurs, Au-delà des montagnes n’a pas été choisi par les autorités chinoises pour représenter le pays aux Oscars 2015. Il lui a été préféré Go Away Mr. Tumor, « une comédie qui exalte la force et l’optimisme du peuple chinois », selon Luisa Prudentino. Pour la sinologue, c’est donc bien toujours le pessimisme qui est de rigueur quant à la situation du cinéma indépendant chinois. « Si nous n’en sommes pas encore revenus à la propagande d’État, nous avons affaire à une vision nationaliste d’un cinéma qui doit forcément rester inoffensif. »