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Cinéma entretien

Maren Ade, sérieusement drôle

toniune
 

Affublé d’une perruque et d’un dentier, Winfried s’infiltre sous la fausse identité de Toni Erdmann dans le quotidien de sa fille, consultante à Bucarest glaciale et carriériste. Avec Everyone Else (2010), autopsie d’un jeune couple en Sardaigne, Maren Ade surprenait par la maturité de son écriture. Elle signe ici une tragi-comédie d’une ampleur ahurissante, à la fois désopilante et bouleversante. Satire d’un monde déshumanisé, comédie de burn-out, jeu de rôle existentiel : la réalisatrice allemande prend dans ce film bipolaire le rire très au sérieux.


Vous vous êtes inspirée de votre propre père pour écrire le film ?
Oui, un peu. Il fait beaucoup de blagues aussi, il a un sacré répertoire. Je lui ai offert, il y a quelques années, un faux dentier qu’il portait en public, comme si de rien n’était, avec beaucoup de sang-froid ; les gens ne savaient pas trop comment réagir… J’avais surtout envie de faire un film sur la cellule familiale : tout est ritualisé, chacun y a un rôle précis et figé, mais personne ne se reconnaît vraiment dans son étiquette. Du coup, j’ai pensé que ce serait intéressant de faire une sorte de jeu de rôle dans une famille, que deux personnes qui se connaissent, ou pensent se connaître très bien, recommencent tout depuis le début.

Au-delà du jeu de rôle lancé par Winfried (Peter Simonischek), qui se fait passer auprès des collègues d’Inès (Sandra Hüller) pour Toni Erdmann, coach de vie ou ambassadeur d’Allemagne selon les jours, on peut parler d’un échange de rôles entre le père et la fille : lui joue l’enfant farceur et irresponsable, et elle, l’adulte raisonnable et désabusée.
L’objectif de Winfried est ambigu : en devenant Toni, il cherche à se rapprocher de sa fille, mais c’est aussi une manière de se décharger de son rôle de père, de dire ce qu’il veut. D’ailleurs, elle ne sait pas bien s’il agit en ami ou en ennemi. Les rôles se sont inversés entre eux : il était son héros quand elle était enfant, mais maintenant elle considère qu’il est à la masse, avec sa vision du monde naïvement humaniste.

Sept ans se sont écoulés depuis votre dernier film, Everyone Else. Pourquoi tant de temps ?
J’ai eu deux enfants, et la préparation du film a été très longue – j’ai passé deux ans sur l’écriture. J’ai dû faire beaucoup de recherches, car c’est un univers très éloigné du mien. J’ai été en Roumanie, j’ai rencontré plusieurs femmes d’affaires, des gens qui   travaillent dans le conseil, le pétrole… Et puis, comme je suis mon propre producteur [Maren Ade a fondé la société de production Komplizen Film avec Janine Jackowski en 2000, ndlr], je peux me permettre de prendre plus de temps si je sens que j’en ai besoin, y compris pour le tournage. C’est un vrai luxe.

 

Sandra Huller et Peter Simonischek

 

Durant ces années, vous avez aussi travaillé sur d’autres projets en tant que productrice, notamment sur les films de Miguel Gomes, Tabou et Les Mille et Une Nuits. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce travail ?
Déjà c’est un soulagement, parce que je ne suis pas capable de faire un film tous les deux ans, je n’ai pas tant de choses à dire aussi vite. Et puis chaque réalisateur travaille différemment, c’est très intéressant et inspirant à observer. J’admire beaucoup le travail de Miguel, notamment sa manière de créer un univers très réaliste et de savoir s’en défaire pour aller vers des moments de cinéma pur. Il n’a pas peur de l’émotion, de flirter avec le kitsch, c’est courageux. Il a lu le scénario de Toni Erdmann, et son avis a  été très précieux. Il m’a mise en alerte sur certains enjeux délicats, comme l’équilibre à trouver entre l’humour et l’émotion. Il m’a aussi conseillée pour les cheveux de Toni ! J’ai également pu compter sur un autre réalisateur dont j’aime beaucoup les films, Corneliu Porumboiu, qui est un bon ami et qui m’a aidée à rencontrer des gens en Roumanie. Il a beaucoup d’humour et est très analytique. C’est fou comme les bons réalisateurs captent vite les points faibles.

Après deux premiers longs métrages très intimistes, cette fois, vous donnez beaucoup d’importance au contexte social. Inès travaille dans une entreprise de conseil qui élabore des plans de restructuration pour la filiale roumaine d’un groupe de pétrole, en procédant à des délocalisations et des licenciements massifs. Pourquoi avoir choisi d’ancrer cette fable qui dénonce l’absurdité d’un monde globalisé et déshumanisé en Roumanie ?
J’aime beaucoup ce pays, et le cinéma roumain aussi. Et puis l’Allemagne et la Roumanie sont très liées en matière de commerce, beaucoup de gens parlent l’allemand à Bucarest, donc c’était cohérent. À la chute du communisme, l’Allemagne, tout comme l’Autriche ou la France d’ailleurs, a pris sa part du gâteau dans la région. Il y a un parallèle intéressant entre cette boîte de consulting allemande qui débarque en Roumanie pour expliquer comment restructurer une entreprise et le rapport de supériorité qu’a Inès avec les gens, avec son assistante par exemple.

« Le rire vient beaucoup du drame, comme toujours dans les comédies. Enfin les bonnes »

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Inès se dit non féministe, mais c’est une femme de pouvoir qui se bat pour avoir les mêmes responsabilités et la même reconnaissance que ses collègues masculins. Elle entretient un rapport de domination avec l’un d’eux avec qui elle couche et qu’elle soumet à de drôles de fantasmes… Diriez-vous qu’elle est néoféministe ?
Oui, on peut dire ça ! Comme beaucoup de femmes de ma génération, elle pense que le féminisme est dépassé, que c’est un vieux truc des années 1960, du moins sous cette acception-là. Au cours du film, elle réalise qu’elle en accepte trop en tant que femme, qu’elle n’a pas à aller faire du shopping avec la femme de son client, et qu’elle ne fait pas complètement partie du cercle des hommes dans sa boîte, qu’ils peuvent la lâcher. Son père et Toni lui donneront le courage  de partir travailler ailleurs.

En visite avec Inès sur un champ pétrolifère, Winfried utilise les toilettes d’un fermier voisin. Il entre alors dans l’intimité et les entrailles  de la « vraie » Roumanie. Comment avez-vous pensé cette scène ?
Je tiens beaucoup à cette scène, et je me suis battue pour la tourner dans cet endroit précis que j’avais trouvé pendant les repérages. Alors qu’on visitait ce champ de pétrole, on a rencontré un homme qui nous a invités à rentrer chez lui. J’ai été marquée par notre réaction : on venait pour faire des repérages, connaître le pays, et une fois dans cette maison, qui était plus vétuste que ce qu’on avait pu voir jusqu’alors, on ne savait plus trop comment se comporter, on était un peu gênés. Dans cette scène, Winfried, qui contrairement à sa fille est un grand humaniste, est alors renvoyé à ses propres contradictions, à un sentiment dérangeant.

 

Sandra Huller

 

Quels cinéastes savent vous faire rire ?
Pour ce film, je me suis plus inspirée de comédiens que de réalisateurs, notamment d’Andy Kaufman [comédien de stand-up américain qui se produisait dans des clubs et des émissions de télé, célèbre pour brouiller la frontière entre réalité et fiction dans ses spectacles et autour de sa vie privée, décédé en 1984 à 35 ans, ndlr], que j’aime beaucoup. Il a créé de nombreux personnages, mon préféré étant Tony Clifton, un chanteur de piano-bar complètement outrancier, avec un look improbable. J’ai passé des semaines sur Google à faire des recherches sur ce personnage qui m’a inspirée pour Toni. Dans l’Amérique des années 1970, Clifton insultait les femmes jusqu’à ce qu’elles le frappent, il les faisait sortir de leurs gonds en leur disant qu’elles n’étaient bonnes qu’à la cuisine. Il voulait faire naître une rage féministe en elles.

Votre Toni a un sacré look lui aussi. Vous avez fait beaucoup d’essais avant de trouver la bonne perruque ?
C’est drôle, parce qu’il porte finalement la vieille perruque que ma maquilleuse Monika Münnich avait dégotée à l’arrache le jour du casting. Entre temps on en a testé d’autres, pas moins de deux cents, de toutes les couleurs et toutes les formes, parce que cette perruque est encore plus affreuse en vrai qu’à l’écran. On avait opté pour quelque chose de plus réaliste, mais le jour du tournage Sandra m’a dit que les vieux cheveux pourris de Toni lui manquaient… À moi aussi !

Les acteurs sont au premier plan, on sent que leur jeu guide la caméra. L’acteur compte plus que le cadre ?
Mon chef op ne serait pas content d’entendre ça ! C’est plus une question d’ordre que d’importance : on place les acteurs, puis la caméra s’adapte. Il y a un long travail de préparation pour la mise en scène : je fais beaucoup de répétitions en décors réels pour que les comédiens s’approprient l’espace et que le caméraman repère comment les suivre au mieux. Ensuite, on établit une sorte de chorégraphie.

Vous êtes réputée pour être très exigeante avec vos acteurs et faire beaucoup de prises. Certaines scènes ont-elles été particulièrement difficiles à tourner ?
C’est vrai que je fais généralement beaucoup de prises, surtout qu’avec le digital on peut tourner autant qu’on veut… Une scène compliquée à tourner, parce qu’il y avait beaucoup de pression, c’est celle où Toni Erdmann fait son apparition, dans le bar. On a fait une cinquantaine de prises. C’était une scène clé ; si elle ne fonctionnait pas, le film entier n’aurait pas fonctionné. Et puis c’est difficile pour un grand comédien comme Peter Simonischek de jouer un mauvais acteur, il ne devait être ni trop bon ni trop drôle…

 

Sandra Huller

 

Une autre scène pivot du film, c’est celle du chant cathartique, pendant laquelle Inès interprète une chanson de Whitney Houston accompagnée par son père au piano. C’est un grand moment d’émotion, qui a écopé d’une standing ovation pendant la projection de presse à Cannes.
On n’a pas pu la faire trop de fois pour ne pas abîmer la voix de Sandra, mais on a beaucoup travaillé en amont. On avait préparé une dizaine de versions différentes de la chanson. On en a tenté plusieurs qui ne fonctionnaient pas, qui étaient vraiment ennuyantes, et j’ai dit à Sandra de tenter la version « Vegas ». Elle en avait marre, c’était très éprouvant pour elle, donc elle a dit : « OK, mais c’est la dernière. » Elle était très tendue, mais elle s’est mise à chanter, et puis elle a eu les larmes aux yeux… C’était la bonne.

Le rire est toujours à double tranchant, et, derrière ses postiches et ses blagues potaches, Toni a d’ailleurs un dessein très sérieux : sauver sa fille et réenchanter sa vie. Vous avez approché le film comme un drame ou comme une comédie ?
C’est les deux à la fois, et le rire vient beaucoup du drame, comme toujours dans les comédies. Enfin, les bonnes. J’ai plutôt pensé le film comme une comédie, j’avais envie de jouer avec ce genre, même si c’est très difficile et pas toujours drôle d’écrire une comédie, car il faut toujours veiller à ne rien sacrifier pour faire rire. Par exemple, la naked party [lors d’une fête entre collègues, Inès impose sur un coup de tête à ses invités de se mettre nus, comme elle, pour pouvoir entrer, ndlr], ce n’est pas drôle à la base : c’est un moment existentiel et très violent pour les personnages. Si j’avais cherché à être drôle, ça aurait biaisé les choses, j’aurais perdu l’essentiel, et personne n’aurait ri. Il faut toujours se placer du côté des personnages quand on écrit une comédie, pas du public. On ne peut pas tricher.


Toni Erdmann
de Maren Ade (2h42)
sortie le 17 août 


 

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