Après le très beau  La Pivellina  (2010), le duo italo-autrichien Tizza Covi et Rainer Frimmel continue son exploration de l’univers du cirque, en s’approchant au  plus près des conditions de vie de ses fabuleux habitants (acrobates, bodybuilders, dresseurs…). Entre  réalité et fiction, écriture soignée et souffle naturaliste, les cinéastes  racontent la quête de Tairo, dompteur de fauves qui part à la recherche d’un nouveau fer à cheval porte-bonheur, après la perte de celui plié et offert par Arthur Robin, jadis «  homme le plus fort du monde  » et personnage éponyme de  Mister Universo .


Les personnages principaux de votre premier long-métrage, La Pivellina, étaient des artistes de cirque, et on retrouvait l’un d’eux dans L’Eclat du jour (2014). Mister Universo s’inscrit lui aussi dans l’univers du cirque. C’est une source d’inspiration infinie ?

Au-delà des personnes fantastiques que nous avons pu y rencontrer, le cirque nous fascine toujours par sa charge symbolique : nous y voyons une métaphore de la société en bien des aspects. Jusqu’à présent, nous avions toujours évoqué ses contours : en filmant  le quotidien des artistes à San Basilio, une banlieue populaire de Rome (La Pivellina), ou à travers une histoire de famille compliquée (L’Eclat du jour) ; mais là, nous souhaitions parler plus frontalement de la vie du cirque. Et puis, comme nous voulions travailler avec Arthur Robin, un ami de longue date, et que nous avions promis à Tairo, qui était déjà présent dans notre premier film, d’écrire une histoire pour lui… Mister Universo est vraiment l’occasion de clore ce merveilleux chapitre. C’est une fin idéale à notre histoire.

Le film est une fiction mais votre approche est très documentaire : les acteurs jouent leur propre rôle, la majeure partie de leurs dialogues est improvisée… Comment parvenez-vous à équilibrer les deux versants ?

Avant tout grâce au scénario. En fait nous connaissons déjà tous les personnages et leur vécu. Par exemple, nous savions que la mère de Tairo avait l’habitude de jeter du sel pour exorciser ses angoisses ; que Wendy, l’acrobate, préférait faire une chandelle pour évacuer la tension. Par superstition, Lilly, la femme de Robin, ne se sépare jamais de son métal plié… C’est avec toutes ces histoires entendues depuis des années que nous avons construit la trame de notre récit : en étant si proches de la réalité, donc de leur existence, les acteurs se sentent à l’aise et parviennent à rester eux-mêmes, oubliant jusqu’à la présence de la caméra. Il ne faut surtout pas qu’ils aient l’impression de « jouer » un rôle.

Mister Universo 4

En dehors des premières minutes et de la scène finale,  vous ne montrez pas les performances artistiques. Votre point de vue est davantage axé sur les coulisses que sur le spectacle. Pourquoi ?

A tous les gens qui s’attendent à voir des artistes sur scène, je dis : « Allez au cirque » ! Pour nous, montrer le côté show et scintillant de cet univers est beaucoup trop convenu, cela ne correspond pas au travail d’un cinéaste. Toute notre démarche consiste au contraire à s’approcher des conditions de vie réelles : s’entraîner tout le temps, y compris l’hiver quand il fait trop froid, qu’il pleut, que la boue entoure les caravanes ; travailler même quand on a mal au dos… et espérer que les spectateurs viendront. Cette problématique nous parle énormément : si vous ne faites pas des films à gros budget, c’est très difficile de rencontrer le public. En plus des cinéastes, beaucoup d’artistes peuvent s’identifier à cette peur, à cette attente fébrile.

Le film est porteur d’une certaine mélancolie : les fauves sont en train de mourir, Tairo dit à ses jeunes cousines qu’elles feraient mieux de trouver un autre métier, le chimpanzé qui a tourné dans des films de Federico Fellini et Dario Argento est désormais vieux et fatigué. Le monde du cirque est-il en train de disparaître ?

Cette situation malheureuse nous inquiète beaucoup. Nous connaissons ce milieu et nous y avons tissé des liens depuis plus de quinze ans. Très souvent nous nous sommes dit : « tout est en train de péricliter parce que plus personne ne vient voir les spectacles», et pourtant nos amis sont encore là. Sans doute est-ce une des raisons pour lesquelles nous filmons : les garder en vie. Préserver cet univers le plus longtemps possible, offrir, par exemple, quelqu’un d’aussi extraordinaire que Robin au public, faire connaître sa vie. Nous avons débuté en tant que photographes, et pour aimer la photographie, il faut être guidé par l’envie de préserver l’instant. Ce qui est terrible, quand on y songe, c’est qu’au moment même où on prend une photo, où que l’on tourne une scène, le présent est déjà passé. Il s’est évanoui. Essayer malgré tout de le capturer nous semble important. C’est pourquoi nous sommes très attachés à l’idée de faire des portraits et des films documentaires.


Mister Universo de Tizza Covi et Rainer Frimmel
Zeugma Films (1h30)
Sortie le 26 avril