Serge Bozon, c’est d’abord une voix : un débit accéléré qui révèle autant une angoisse à discourir qu’un enthousiasme fou à parler de cinéma. Un temps professeur de logique mathématique, puis critique, notamment pour la revue Trafic, il réalise son premier film, L’Amitié (1997), en neuf jours, en puisant dans ses propres économies. Cinéphile inépuisable et cinéaste prometteur, Serge Bozon tourne ensuite Mods (2002) et La France (2007), deux films infusés de musique qui posent les bases d’un cinéma érudit sans être théorique, radical sans être dépourvu de lyrisme. Entre temps, il offre au septième art quelques apparitions réjouissantes en tant qu’acteur, notamment chez Axelle Ropert. Tip Top est sûrement le film qui traduit le mieux la fièvre bozonienne : les envolées comiques sont cadrées par un montage nerveux, l’énergie y est tour à tour euphorique et inquiète. Au centre d’une affaire policière nauséabonde avance une paire de flics mal assorties, l’une sèche (Huppert), l’autre molle (Kiberlain), que Serge Bozon dirige à merveille, poussant malaise et jubilation à leur paroxysme. Rencontre effrénée.


Quelle a été la première image à l’origine de Tip Top ?
Celle de la scène de fin. Disons que c’est une fin qui claque. Après La France, je voulais faire un film moins contemplatif, plus dru, plus contemporain. Un film avec une énergie presque vulgaire, quelque chose de moins raffiné. La France ou Mods appartenaient à la même communauté, les ruptures de ton étaient données par la musique. Là, la rupture est générale, elle est là à chaque cut. Et elle n’est plus seulement musicale, elle est totale, elle passe par le rapport entre les personnages, le heurt entre les générations, le montage. C’est un film sur l’altérité, comme s’il existait une perpétuelle « épreuve de l’étranger ». J’aime beaucoup cette expression qui vient du romantisme allemand.

Axelle Ropert cosigne le scénario. Elle avait déjà écrit ceux de vos précédents films. Comment collaborez-vous ?
D’habitude, elle écrit tout. Pour La France, je n’avais écrit que les passages chantés. Il n’y avait pas un mot de dialogue de moi ; alors que là, j’ai participé. La scène d’ouverture, c’est moi. Celle où Karole Rocher se fait interpeller par un Algérien qui n’arrive pas à joindre l’Algérie, aussi. Je ne suis pas capable d’être très conceptuel sur le scénario, j’écris mes idées de scène, et puis Axelle travaille la construction.

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Avez-vous beaucoup préparé le découpage du film en amont ?
En général, j’allais sur les lieux de tournage avec ma sœur, qui est ma chef opératrice, et je décidais d’un découpage que j’avais déjà commencé à élaborer tout seul dans ma chambre. J’avais quelques idées directrices. Je voulais une mise en scène frontale, économe, quelque chose de très nu. Comme dans les films américains des années 1940-1950. Je voulais arriver directement au cœur des scènes, ne pas les enrober. Au contraire, je cherchais l’abrupt. Pas de longs travellings, mais des panoramiques très secs. Plan sur un violon, panoramique rapide sur Samy Naceri, et cut. Comme une incise rythmique. Fritz Lang était très fort là-dessus. Autre principe, les scènes de nuit sont en général des plans-séquences, tandis que les scènes de jour, comme les interrogatoires au commissariat, sont découpées.

Le montage joue sur le retour d’un quotidien, d’une routine qui est à chaque fois bouleversée par l’évolution étrange des personnages.
L’idée était de rendre l’humour agressif, mais aussi de développer un rythme obsessionnel. J’ai beaucoup emprunté à la série B : peu de décors, retour des mêmes plans, même axe et même lumière ; peu de costumes également, les acteurs sont toujours habillés pareil ; et les personnages rodent dans ces lieux avec leurs obsessions. Je voulais rendre le film entêtant, en creusant un seul sillon.

Le rapport entre la France et ses immigrés Algériens irrigue peu à peu tout le film : c’était important pour vous ?
Au début, on se dit que la mort de l’indic arabe est un McGuffin [un prétexte au développement du scénario, ndlr]. En fait, il y a une montée en puissance de cette question dans le film, c’est ça qui le sédimente. Je tenais beaucoup à ce que le film ne soit pas ludique ou fantaisiste, je ne voulais pas qu’il ressemble à la série Absolutely Fabulous. Il y a un malaise au cœur de Tip Top, c’est une question qui me travaille depuis longtemps. D’ailleurs à l’origine, La France devait se passer en Algérie, pendant la guerre d’indépendance. Je ne suis pas du tout un spécialiste de la question, mais j’ai une intuition en tant que cinéaste. Pour moi, le cinéma vient du roman, et le temps du roman, c’est le XIXe siècle. On voit bien que Les Contrebandiers de Moonfleet vient davantage de Stevenson que de Joyce, c’est évident. Mais la plupart des romans sont inadaptables aujourd’hui, parce que les clivages sociaux dont ils sont porteurs ont un peu disparu de la société contemporaine. Il me semble qu’avec le rapport à l’étranger (que ce soit une religion ou une culture différente), on peut retrouver un clivage fort, de vraies différences, des ponts à franchir, une matière romanesque. Et le film arrive comme ça à parler de la France contemporaine.

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Le rapport entre Esther (Isabelle Huppert) et sa collègue Sally (Sandrine Kiberlain) est également un fil conducteur du film.
J’étais excité par la notion de duo. Je suis allé chercher chez Sandrine une « godicherie » diaphane, quelque chose de très attentiste. Et chez Isabelle, un mélange bizarre d’agressivité et de lenteur. Je voulais que son personnage soit un peu perdu, que ce ne soit pas le rouleau compresseur attendu. Je pensais à elle dans Loulou de Pialat ou dans Passion de Godard.

Vous avez beaucoup travaillé avec elles ?
J’ai fait zéro répétition. On surenchérit beaucoup trop sur la nécessité du travail. Sur le tournage de La Charge de la huitième brigade, Walsch ne faisait quasiment rien. Le culte de la maîtrise m’agace, tout comme l’idée qu’il faudrait tomber amoureux de ses acteurs pour bien les filmer. John Ford n’avait pas besoin de désirer John Wayne tous les matins pour le filmer. C’est plus excitant d’être léger.


Tip Top
de Serge Bozon (1h46)
avec Isabelle Huppert, Sandrine Kiberlain…
sortie le 11 septembre