Apparemment éreinté par le tournage de The Smell of Us, le cinéaste, élusif mais enthousiaste, répond à nos questions.


Dans The Smell of Us, vous radicalisez tout ce que vos détracteurs reprochent à votre cinéma. Votre fascination pour les corps adolescents, ici fétichisés par la fragmentation des plans, n’a jamais été aussi marquée. C’est certainement l’un de vos films les plus insolents…
À chacun de mes films, il se trouve quelqu’un pour me dire que c’est mon œuvre la plus provocatrice. Le phénomène va s’amplifiant. Je crois pour ma part que celui-ci est mon meilleur film.

Peut-on voir The Smell of Us comme un condensé de toute votre œuvre ? On y retrouve beaucoup de références à vos films précédents. La séquence pendant laquelle Math se fait abuser par sa mère évoque par exemple une scène quasi similaire de Ken Park.
Oui, je suis d’accord. La scène dont vous parlez est ma préférée. Dominique Frot, qui joue la mère, est allée aussi loin qu’elle a pu. Je lui avais seulement donné quelques indications en des termes très généraux, j’ai été un peu plus précis avec Lukas [Ionesco, qui joue Math, ndlr]. Tout a été improvisé et tourné en une prise car nous manquions de temps.

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On retrouve aussi certains des acteurs de vos précédents longs métrages, comme Jonathan Velasquez (Wassup Rockers, 2004). Michael Pitt, qui jouait dans Bully (2001), apparaît lors de quelques séquences. Dans une boîte de nuit, il échange un long regard avec le personnage de Math. Que représente ce personnage énigmatique ?
Je me demandais à quoi ressemblerait Math plus tard. J’ai pensé qu’il allait devenir Michael Pitt, ils ont les mêmes yeux d’un bleu profond.

Vous incarnez un clochard nommé Rockstar. Pourquoi vous êtes-vous ainsi mis en scène ?
Dans le scénario, ce personnage avait été prévu pour réciter les poèmes de Scribe. Mais, le jour du tournage, le type qui devait tenir le rôle [Pete Doherty, ndlr] ne s’est pas pointé . Je ne devais pas du tout jouer dans le film, mais je n’ai pas eu le choix. Comme j’étais incapable de lire de la poésie, j’ai improvisé et j’ai essayé d’imaginer qui pouvait être ce personnage.

Vous avez donc laissé beaucoup de place à l’improvisation ?
Je dirais que la moitié du film est scénarisée, le reste est totalement improvisé. C’était difficile mais amusant. Je n’ai pas arrêté de modifier le scénario. Au milieu du tournage, nous avons eu beaucoup de problèmes [une partie des acteurs a quitté le projet, ndlr] et il était impossible de se reposer sur ce qui était écrit. J’ai dû m’adapter. Peu de réalisateurs ont l’occasion de faire un film de cette façon, j’ai saisi cette opportunité et ça fonctionne finalement très bien. C’est un bien meilleur film que si j’avais suivi le scénario à la lettre.

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Vous avez dû faire face à une mutinerie de la part de certains de vos jeunes acteurs. Que s’est-il passé ?
Ils étaient fatigués, ils n’avaient jamais joué avant. Ils ne réalisaient pas à quel point cela allait être difficile et n’étaient pas préparés psychologiquement à tenir ces rôles. Donc j’ai dû supprimer des personnages et en créer de nouveaux. On était au milieu du tournage et, soudain, il m’a fallu tout réimaginer, c’était un peu fou.

Quel souvenir gardez-vous de votre premier séjour à Paris ?
C’était il y a bien longtemps, dans les années 1980. J’ai trouvé que c’était une ville incroyable et très belle. Quand je suis revenu en France pour la projection à Cannes de mon film Kids, j’ai eu l’idée d’un film sur l’adolescence qui se déroulerait à Paris. Il m’a fallu vingt ans pour le réaliser.

Selon vous, de quelle façon la ville a-t-elle évolué ?
Elle ressemble à celle que j’ai connue autrefois; c’est la société qui a évolué. Tous ces gamins ont aujourd’hui accès à l’Internet, aux technologies de l’information. On le lit tous les jours dans les journaux : tout ce que vous pensez est posté sur les réseaux ; si vous allez à une fête, tout est photographié. Le film parle de ça, de la façon dont Internet peut très facilement mettre ces ados en difficulté.

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En plus de la musique punk que l’on retrouve dans tous vos films, une grande place est ici accordée au blues. Quel rapport entretenez-vous avec ce genre musical ?
C’est la musique que j’écoutais quand j’étais gamin. Tout le rock’n’roll vient de là. Dans une séquence du film, je chante une chanson de John Lee Hooker que j’adore. Son rythme serein correspond bien au film. Jonathan Velasquez, que j’avais filmé dans Wassup Rockers, a aussi beaucoup participé à la bande originale avec son groupe #thisisnotrevolt. Quand il crie dans le micro, les gens se lèvent et dansent, c’est parfait.

Depuis votre livre de photographies Tulsa, publié en 1971, de quelle manière votre point de vue sur les adolescents a-t-il évolué ?
À Tulsa, je me suis immiscé dans un monde secret, que personne ne voyait. C’est ce que j’ai ensuite fait pour la plupart de mes films. Celui-ci ne fait pas exception. Je pars d’une certaine vérité, et pour l’appréhender il suffit d’être honnête et réaliste.

Mais n’y a-t-il pas une part de fantasme dans la manière dont vous représentez la jeunesse ?
Pour moi, il y a une vraie part documentaire… (Il réfléchit.) Mais c’est difficile de définir un tel film, qui est ouvert et peut être interprété de différentes manières.

Le montage du film participe à créer une atmosphère très onirique, justement très antidocumentaire.
Je voulais que le spectateur se raccroche à l’intrigue malgré l’enchevêtrement de différentes sources d’images, cela devait être excitant visuellement. Il existe deux montages du film : celui qui sort en janvier, et un director’s cut, dans lequel j’apparais en tant que Larry Clark. Cette version sera visible quelque temps après la sortie du film.

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The Smell of Us est-il destiné à des spectateurs adolescents, ou visez-vous un public plus large ?
Ce film est pour tout le monde : des très jeunes ados jusqu’aux plus de 70  ans. C’est le cas pour tous mes films, d’ailleurs, même si je n’avais jamais cherché à intéresser un public aussi large auparavant. C’est un film très dur, mais l’adolescence est un sujet qui touche des gens de tous âges.

Vous avez commencé à peindre pendant le tournage de The Smell of Us. Que vous apporte ce nouveau médium ?
Je peignais le soir, après des journées de tournage bien remplies. Cela m’aidait à m’extérioriser, c’était un peu comme de la méditation. Quand vous peignez, rien n’est plus important que ce qu’il y a sur votre toile. C’était un tournage très difficile, alors il était vraiment nécessaire pour moi d’oublier ce qui se passait. Je fais de la photographie depuis très longtemps, mais je suis aussi un conteur, j’ai besoin de faire des films. Là, je commence la peinture. Pour moi, il est difficile de ne pas avoir plusieurs options.

Avez-vous suivi la carrière des jeunes acteurs que vous avez découverts une fois les tournages terminés ?
Oui, je côtoie encore les acteurs de Kids. J’ai vu Chloë Sevigny l’autre jour, et je vois souvent Leo Fitzpatrick, qui vit à New York, ou Rosario Dawson. J’ai aussi gardé le contact avec Jonathan Velasquez, qui est actuellement à Paris avec son groupe. Vous devriez entendre parler de lui prochainement.

L’ado que vous étiez a-t-il quelque chose en commun avec les jeunes parisiens de The Smell of Us ?
Sans doute beaucoup de questions sur l’avenir.


The Smell of Us
de Larry Clark (1h32)
avec Lukas Ionesco, Diane Rouxel…