Cette semaine, TROISCOULEURS vous recommande cinq films. Un duo américain mais francophile chez Rebecca Zlotowski, un abattoir filmé comme un Caravage, ou encore un docu pop sur des collégiens d’Aulnay-sous-Bois.


PLANÉTARIUM

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Après avoir consacré Léa Seydoux comme héroïne-phare dans Belle épine (2010) puis dans Grand central (2013), c’est de l’autre côté de l’Atlantique que Rebecca Zlotowski est allée cueillir le tandem d’actrices de son nouveau film, Planetarium. Un duo américain mais francophile (d’un côté, Natalie Portman ; de l’autre, Lily-Rose Depp, fille de Johnny Depp et Vanessa Paradis) composant ici une fratrie de médiums que le film accompagne dans leur vagabondage de cabarets en salles de spectacle, dans la France des années 1930 en proie à la crise et à la paranoïa. Sans cesse séparées puis réunies au gré des péripéties, ces deux sœurs aux caractères contrastés forment un système de pôles dont les variations d’humeur viennent écarteler dans tous les sens ce surprenant Mulholland Drive franchouillard. De quoi faire souffler les vents d’imaginaires idéalement épars sur un récit hybride mêlant rumeurs d’avant-guerre, expérimentations surnaturelles, portrait de femmes et panorama fantasmé du cinéma de l’époque.

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SWAGGER

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Remarqué en 2011 avec son premier long métrage, Robert Mitchum est mort, Olivier Babinet enchaîne avec ce documentaire plein d’audace et d’énergie pop sur des collégiens en Seine-Saint-Denis. À quoi rêvent les adolescents des cités françaises aujourd’hui ? Quelles sont leurs visions du monde actuel ? du futur ? Plutôt que d’égrener des généralités sociologiques sur fond de faits divers sordides (façon chaîne d’info en continu), Olivier Babinet préfère sonder les particularités, les aspérités, les imaginaires. Bref, les personnalités. Soit onze collégiens d’Aulnay-sous-Bois hauts en couleur qui se confient devant la caméra dans un vivifiant portrait choral. À la timidité maladive d’Aïssatou (qui se déride peu à peu, en douceur) répond l’exubérance de Régis. Le « swag » de ce dernier, selon l’expression consacrée par la jeunesse des années 2010 pour désigner un look outrancier ou une attitude stylée, irradie tout le film. Le secret ? Sortir des carcans. Comme Paul, élève renfermé qui décide un jour de s’affirmer en venant au collège en costard, Swagger déborde les limites du documentaire pour s’aventurer sur des territoires de fiction. Comédie musicale et science-fiction s’incrustent ainsi dans la grisaille des HLM, tandis que la mise en scène multiplie zooms, ralentis et plans aériens en drone. Autant d’effets clipesques qui, jamais superficiels, dessinent au contraire de riches et poignants intérieurs.

GORGE COEUR VENTRE

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Gorge cœur ventre, sans ponctuation : dans le monde ultra mécanisé de l’abattoir où s’est fait embaucher Virgile, un jeune vagabond toujours accompagné de son chien Boston, pas le temps de s’arrêter pour réfléchir, les animaux à abattre s’enchaînent sans virgules… Le premier long métrage de Maud Alpi, qui suit calmement Virgile au fil de sa descente dans l’enfer des animaux, est de ces fictions plus réelles que la vie. Rugueux et sensuel, il ne quitte la « zone sale » de l’abattoir (où les bêtes portent encore leur peau et peuvent encore gémir) que pour observer son héros rêvasser et baiser dans un squat– pas hyper propre non plus. Cela pourrait être porno ou militant, agressif ou excitant, mais Alpi évite vaillamment les écueils qui la guettent : car il ne s’agit pas de regarder, mais de ressentir. Regards, murs et pelages sont plongés dans un profond bain de clairs-obscurs à  faire pâlir Caravage de jalousie – et à faire voler en éclats l’intelligence humaine, habituée à  la lumière. L’empathie fait le reste, et nous voilà animaux, le temps d’un film – plus réel que la vie.

POLINA. DANSER SA VIE

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Polina a grandi avec la conviction qu’elle deviendrait un grand nom de la danse classique. Pourtant, après qu’elle a intégré le prestigieux ballet du Bolchoï, l’héroïne du long métrage de Valérie Müller et du chorégraphe Angelin Preljocaj va se remettre en question. La rigueur maladive de son professeur, aimable comme une porte de prison, lui ôte graduellement le plaisir du geste. C’est à Aix-en-Provence, aux côtés d’une chorégraphe à l’approche plus contemporaine et instinctive (Juliette Binoche), qu’elle retrouve le goût de son art… Adaptée librement de la bande dessinée de Bastien Vivès, cette destinée passionnante a le mérite de rompre avec l’habituelle grammaire des films sur la danse. Le scénario évite subtilement le piège de certains poncifs – rivalités toxiques, anorexie… – pour épouser, sans manichéisme, une forme plus elliptique. Dans le rôle-titre, Anastasia Shevtsova, repérée sur Facebook, et qui a appris le français pour le film, se révèle aussi impressionnante danseuse que bonne actrice. Sa fragilité donne du poids à un personnage qui, in fine, cherche avant tout sa place dans le monde.

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TANNA

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Sur une île paradisiaque, à une époque indéterminée, un couple fuit son village pour vivre un amour interdit par leur tribu. Tanna a tout d’une version moderne de Tabou (1931), le dernier film de Friedrich Wilhelm Murnau. Même intrigue à la Roméo et Juliette, même épure du récit, qui intègre des rites locaux, même cadre et même volonté de mettre à l’écran des gens du cru. Outre le fossé technique (là où Tabou était muet, Tanna laisse entendre le superbe dialecte de la tribu Yakel et a été tourné avec du matériel ultra léger permettant une approche sensuelle des corps – mais aussi de la nature foisonnante), la différence majeure tient bêtement à la géographie : le volcan de Bora-Bora, où a été tourné Tabou, est éteint depuis des lustres, alors que celui de l’île Tanna crache régulièrement des gerbes de roche en fusion. Rien de tel pour figurer le désir entravé des deux héros, Dain et Wawa, alors que la jeune fille est promise à un membre d’une autre tribu. Surprise, quand on comprend que le récit se déroule dans les années 1980. Il faut croire que les traditions ont la peau dure, et c’est aussi pour cela qu’elles intéressent toujours les cinéastes d’aujourd’hui.

Par Louis Blanchot, Camille Brunel, Mehdi Omaïs et Timé Zoppé