Depuis les années 1970, l’artiste Suzan Pitt réalise des dessins animés expérimentaux troubles et entêtants. Alors que ses courts métrages sortent en DVD en France, on a voulu rencontrer cette septuagénaire excentriquequi n’aime rien tant qu’à créer des mondes étranges où la lumière finit toujours par surgir des ténèbres.


Suzan Pitt s’excuse : elle n’a pas eu le temps d’enlever les énormes bigoudis de sa chevelure blonde méchée de violet avant notre interview sur Skype (elle habite à Los Angeles). Avec son visage tout fin, ses lunettes rectangle et sa tignasse colorée, la peintre, performeuse, styliste et animatrice évoque un peu Connie Marble, la méchante cartoonesque de Pink Flamingos de John Waters. Son look baroque et son caractère généreux semblent complètement en phase avec l’univers de ses films, qui paraissent d’abord louches puis s’illuminent. La première fois qu’on a entendu parler d’elle, c’était en février dernier, lorsque le réalisateur Yann Gonzalez (Les Rencontres d’après minuit) a exhumé son court Asparagus (1979) à l’occasion de la carte blanche que lui donnait la Cinémathèque française. On est saisi de ne découvrir son œuvre que maintenant – cela fait pourtant plus de quarante ans que Pitt imagine ses films fantasmagoriques. « J’ai acheté ma première caméra pour 50 dollars, en 1969. Quelques jours après, dans une librairie, je suis tombé sur un guide pour faire des films en amateur. La première chose que j’ai animée, c’est un sac en papier qui se froissait tout seul. »

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Dans Asparagus, l’un de ses premiers courts, en forme de poème onirique, la cinéaste fait surgir des images surréalistes et cauchemardesques qui hypnotisent puis émerveillent. La plus marquante est celle d’une femme au visage masqué qui suce des asperges dans un mouvement de bouche évoquant une fellation… Dans sa cavité buccale, le légume phallique se transforme en torrent d’eau et en flammes incandescentes. « À travers ce symbole de l’asperge, je voulais parler de la sexualité comme source de créativité.» Dans une esthétique brute, aux couleurs chatoyantes, on sent à la fois l’influence revendiquée par l’artiste d’œuvres telles que Blanche-Neige et les Sept Nains de Walt Disney (pour les teintes passées et bariolées), le film dadaïste Ballet mécanique de Fernand Léger et Dudley Murphy (1924) (pour le goût de l’abstraction) ou encore le court homoérotique Un chant d’amour de Jean Genet (1950) (pour la représentation à la fois crue et envoûtante de la sexualité). Disney, Léger, Genet… Pitt aime les contrastes qui bousculent: dans ses films, la candeur côtoie le sulfureux, l’enfantin frise le sordide, et le sacré flirte avec le profane. Pas étonnant donc qu’elle ait eu son petit succès dans le réseau underground des midnight movies, ces séances de minuit où, dans les seventies aux États-Unis, on diffusait des films décalés, provocants, fauchés, dans une ambiance survoltée. À sa sortie, Asparagus a d’ailleurs été montré au Waverly Theater de New York en avant-programme du non moins bizarre Eraserhead de David Lynch. « Je me souviens d’un gars qui a vomi sur mes chaussures pendant la première projection. Je ne dis pas que tout le monde était bourré, mais… presque. »

« Dans ses films, la candeur côtoie le sulfureux, l’enfantin frise le sordide. »

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ÉPIPHANIES

Après avoir étudié à la Cranbrook Academy of Art de Bloomfield Hills, dans le Michigan, Suzan Pitt est attirée par les sirènes de New York et s’y installe jusqu’en 1987. « C’était l’époque où, artistiquement, la ville était en ébullition. Plein de petites galeries émergeaient. En tant que peintre, ça marchait bien pour moi. Mais après il y a eu un krach économique, et je ne vendais plus. J’ai dû accepter un poste de prof d’art à Harvard. C’est là que j’ai commencé Joy Street (1995), qui a mis cinq ans à se faire. » Ce court, réalisé avec l’aide de ses étudiants (grande voyageuse, elle a enseigné l’animation expérimentale en Birmanie, aux Pays-Bas, en Allemagne, et aujourd’hui en Californie), commence comme un film expressionniste à l’aspect âpre, voire lugubre, et finit comme un grand tableau verduré du Douanier Rousseau (en plus psyché). Pitt y relate la dépression d’une femme qui vient à se suicider. Un petit jouet prend soudain vie dans son appartement et, espiègle et rieur, ramène de la chaleur dans l’environnement plombé. La femme ressuscite alors, souriante, au milieu d’une végétation foisonnante et colorée apparue comme par magie… Cet élan vital qui apparaît de manière mystique et transcende la mort, l’angoisse ou la douleur, c’est le cœur de la filmographie de Pitt. Ses films sont comme de sombres labyrinthes dans lesquels on finit par trouver son chemin.

Joy Street, 1995

Joy Street, 1995

Cette spiritualité qui imprègne son travail, Pitt l’a sans doute héritée de ses nombreux voyages dans son pays de cœur, le Mexique. « Mes grands-parents habitaient à la frontière du Texas et du Mexique. À l’époque, tout le monde me semblait plus ouvert, fun et communicatif là-bas que dans la ville où je suis née, Kansas City. Je me souviens d’avoir assisté à beaucoup de processions, de rituels mexicains. » Son court El doctor (2006), scénarisé par son fils Blue Kraning (lui-même réalisateur de documentaires), a été conçu par Pitt comme une célébration du Mexique et de ses croyances ancestrales. La cinéaste met en scène, dans le Mexico des années 1940, un docteur alcoolique qui, à la suite de sa rencontre avec sainte Esmeralda, se met à faire des miracles (comme faire pousser des fleurs sur le cadavre d’un enfant) dans un hôpital gris et mortifère. Pour matérialiser le sentiment de stupeur ressenti par le médecin face à Esmeralda, Pitt n’hésite pas à lorgner vers l’abstraction. Les contours réalistes des dessins se brouillent soudain et on passe à un régime d’image différent : l’animatrice utilise du sable disséminé sur une tablette lumineuse, gratte la pellicule, et trempe son crayon à papier dans de l’encre colorée. « C’est vraiment de ce mélange de matières, de textures, que vient mon plaisir. C’est un moyen pour moi de surprendre, de faire germer de nouvelles perspectives. » Cette inflexible optimiste a bien raison de croire aux épiphanies: elle sait faire jaillir ses visions tordues et sublimes comme des herbes folles qui pousseraient sur un tombeau.


«Animated Films»
de Suzan Pitt (Re:Voir)