Still the Water s’ouvre sur la mise à mort d’une chèvre par un vieil homme ; une scène violente, filmée avec une grande douceur par Naomi Kawase. Dans ce film aux airs de poème panthéiste, la réalisatrice de Shara évoque le deuil à travers un récit d’apprentissage sensuel, attentif aux humeurs de la nature.


Comment se jeter dans la vie comme on se jette à l’eau, sans avoir peur de disparaître dans les abysses ? Face à l’océan, source à la fois de vie et de mort, se tiennent deux adolescents, Kaito et Kyoko. Après avoir découvert le corps d’un inconnu rejeté par la mer, le duo remonte sa piste sur le littoral d’une île de l’archipel mystérieux d’Amami, au sud-ouest du Japon. Dans ce théâtre sauvage tour à tour déchaîné et apaisé, le rythme de l’enquête va vite se calquer sur celui les cycles qui régissent le quotidien de l’île : cycle des marées, de la lune, des naissances et du trépas, de l’enfance et de l’âge adulte.

Qu’est-ce qui vous fascine tant dans l’élément aquatique ?
À l’origine, je ne connaissais pas la mer. J’en avais même peur. J’ai grandi loin d’elle, je vivais dans les terres, à Nara, une ville entourée de forêts et de montagnes. Ma crainte irraisonnée vient peut-être de mes origines : les habitants d’Amami redoutent souvent la mer, car elle est potentiellement source de malheur, de disparition. Comme le jeune garçon Kaito dans le film, je trouvais la mer collante, « vivante » de manière anxiogène : qu’y a-t-il sous sa surface ? Quand je suis arrivée sur l’archipel Amami, j’ai rencontré des pêcheurs, des surfeurs. Ils m’ont appris la beauté de l’océan, son côté fantastique. En plongeant, j’ai découvert la richesse des profondeurs. J’ai vraiment changé à ce moment-là. Comme l’exprime le personnage de Papy Tortue dans le film, on ne sait pas ce qu’il y a sous la surface de l’eau, il faut l’explorer pour se connaître soi-même.

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Pourquoi avoir choisi les îles Amami comme lieu de l’intrigue ?
J’ai appris que ma famille était originaire de cette île. J’ai décidé d’y tourner un film pour deux raisons : d’abord pour sa culture très vivante – la tradition des danses du mois d’août par exemple –, mais aussi pour les chamanes, qui ont encore une place importante au sein de cette société. Ils savent vivre de manière frugale, obstinée et tenace. La façon de vivre de cette communauté peut nous enseigner, à nous autres qui vivons dans un monde ultra moderne, une autre manière d’être, un autre rapport à la nature.

Le titre japonais se traduit par « la deuxième fenêtre ». Que signifie cette image ?
J’ai cette image en tête depuis plus d’un an. C’est une fenêtre qui s’ouvre sur un monde inconnu, invisible, contenant des choses que je ne connais pas encore. C’est le monde des possibles, mystérieux. Les hommes pourraient avoir une expérience plus riche s’ils n’oubliaient pas ce monde invisible, pourtant présent. Ils seraient plus riches et plus heureux. Pas au sens matériel, mais spirituel, bien sûr.

Votre mère adoptive, à laquelle vous avez consacré plusieurs documentaires, est décédée avant le tournage. Cette épreuve a-t-elle nourri votre film ?
Je pense que tout le monde fait cette expérience : mesurer l’ampleur de la perte pour recommencer une nouvelle vie. Comment réorganise-t-on alors son existence ? Ma mère adoptive est morte, mais la vie continue. En ce sens, Still the Water n’est pas un film sur le deuil. C’est un film sur la vie, sur la joie de vivre. Connaître la mort, c’est une façon de vivre encore mieux, ou du moins, de vivre autrement. C’est un raccourci pour apprécier la vie.

Dans la vie quotidienne des insulaires, la musique accompagne la mort. C’est un élément central pour mesurer la perte, comme dans cette scène de veillée funéraire.
Sur l’île d’Amami, la musique traditionnelle est très importante. Quand on rencontre quelqu’un, on chante la chanson des fleurs du matin, les Volubilis, pour lui souhaiter la bienvenue. Les chansons du départ sont également une tradition de l’île. Dans le film, comme dans la réalité, celles-ci sont interprétées dans un patois local, différent du japonais. La scène était très difficile à tourner, parce qu’il y a avait à la fois les quatre acteurs professionnels et des habitants qui chantaient et dansaient. Ils ont l’habitude d’accompagner ainsi les morts, mais là, ils savaient que c’était une actrice. Ce mélange entre amateurs et professionnels était compliqué à mettre en place de manière précise, mais il n’était pas question de faire plusieurs prises. Cette scène est fondamentale, il fallait que tout soit en place du premier coup, malgré les textes, en grande partie improvisés.

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Comment conjuguer votre volonté de précision avec les aléas météorologiques, en particulier lors de la séquence du typhon ?
Les typhons sont fréquents dans l’archipel. La question était juste de savoir si un typhon allait survenir durant le tournage ! C’était impossible à prévoir. Mais j’y ai cru tellement fort qu’il est apparu pile au bon moment.

Cette scène, très impressionnante, rappelle le film Ponyo sur la falaise de Hayao Miyazaki. Est-ce un cinéaste que vous appréciez ?
Je l’aime beaucoup, et il en va de même pour mon fils ! Quand nous sommes allés voir ce film au cinéma, mon fils, qui n’avait que 3 ou 4 ans, a vraiment eu très peur. Les scènes avec l’océan déchaîné l’ont énormément impressionné. Mon rapport à la nature est assez similaire à celui de Hayao Miyazaki.


Still the Water
de Naomi Kawase (1h59)
avec Nijirô Murakami, Jun Yoshinaga…
sortie le 1er ocotbre