Priver des personnages étrangers de traduction : détail technique ou vieille convention raciste ? On s’est posé la question en français et en anglais, à l’occasion de la sortie de L’Île aux chiens de Wes Anderson, film d’animation bilingue sis au Japon.


Si vous ne vous en souvenez pas, c’est normal : en sortant de la salle, on oublie. Pourtant, certains dialogues ne sont pas traduits au cinéma – en particulier, hollywoodien. 
Pour le public français, l’effet est d’autant plus saisissant que le sous-titrage ou le doublage s’interrompt au cours d’une scène pour laisser place à… rien. A-t-on loupé une information cruciale pour l’intrigue ? Quelqu’un a-t-il simplement demandé : « Passe-moi l’sel ? » Mystère. Peuplade jugée paresseuse par l’industrie hollywoodienne, le public américain a longtemps été rétif aux sous-titres et s’en passe dès que possible : une question de confort du plus grand nombre. D’ailleurs, note Eric Hynes pour le site Slate, à Hollywood, « le moyen le plus simple d’aborder les langues étrangères est de faire comme si elles n’existaient pas ». Ainsi, le reste du monde parle-t-il souvent, comme par magie, anglais, parfois avec un accent approximatif.

À l’inverse, on n’a pas hésité à réduire le vietnamien des Viêt Công à d’incompréhensibles borborygmes dans certains classiques sur la guerre du Viêt Nam, comme Platoon d’Oliver Stone ou Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino. Un bel exemple de chauvinisme américain, décrypte Jennifer Ho dans son essai Consumption and Identity in Asian Ameri-can Coming-of-Age Novels. Au point que Hollywood a longtemps oublié de s’adresser à un public autre qu’anglophone : ainsi, au début d’Iron Man de Jon Favreau, un dialogue en ourdou non sous-titré entre des terroristes spoile la suite du film. Et tant pis pour le public pakistanais ! À qui la faute ? Du réalisateur américain au distributeur français, une règle prime : la fidélité à l’œuvre originale. Autre principe à appliquer, selon Maïs Boiron, traductrice ayant travaillé sur L’Île aux chiens de Wes Anderson : « Se mettre dans la peau du héros. Si il ou si elle ne comprend pas, on ne sous-titre pas. »

En jouant sur l’empathie, la mise en scène, qui retranscrit la barrière de la langue, peut ainsi amplifier le sentiment d’incompréhension, comme dans Babel d’Alejandro Iñárritu, où les personnages sont égarés entre le Maroc, le Mexique et le Japon. Plus rarement, il s’agit d’un choix militant, comme dans Salvador d’Oliver Stone, dont une scène montre les difficultés de communication entre un Américain moyen et des interlocuteurs hispanophones. « Le héros parle espagnol, donc cela ferait sens de traduire ; mais non, on nous met dans la position d’acolyte paumé qui ne parle pas la langue. Cette barrière linguistique est interrogée au cœur même du film et, venant d’Oliver Stone, hyper critique vis-à-vis de l’impérialisme américain, c’est un geste politique », avance Adrienne Boutang, historienne du cinéma à l’université Bourgogne-Franche-Comté. En salles en avril, L’Île aux chiens constitue un véritable défi à la compréhension : le film, qui se passe au Japon, suit une meute de chiens parlant anglais (traduits en français, chez nous).

Un casse-tête linguistique qui nécessite même un carton explicatif et drolatique en début de film. Si le cinéaste a mis en œuvre plusieurs stratagèmes, comme l’apparition d’une traductrice face caméra, une partie des dialogues japonais n’est pas traduite. Hommage ou négligence ? Une manière de privilégier une transmission purement cinématographique du sens (à travers la musique de la langue, l’image, le jeu), tout en signalant la fascination d’un étranger pour la culture japonaise. Wes Anderson : « Nous voulions garder la langue japonaise et la traduire la moins possible, parce qu’à mesure qu’on faisait le film, en écoutant les acteurs japonais, on constatait à quel point le sens passait sans avoir besoin de sous-titres. […] On ne parle pas un mot de japonais, mais c’est une langue particulière pour nous, parce qu’on a regardé tellement de films japonais que la langue nous est devenue familière. » In fine, ceux que l’on comprend le mieux, les plus humains, donc, sont les chiens… Le procédé est plus problématique lorsqu’il relève du simple gadget. Dans le cas de L’Île aux chiens, il s’agirait presque d’une coquetterie indé, selon le site High Snob Society, qui n’hésite pas à écrire que « l’approche peu conventionnelle des langues ajoute à l’excentricité du film ».

C’EST DU CHINOIS

L’effet comique est souvent à double tranchant, quand on en vient à rire moins de celui qui ne comprend pas que de l’interlocuteur étranger : une tendance à l’« exotisation » reprochée à Lost in Translation de Sofia Coppola, qui suit l’errance mélancolique de Scarlett Johansson et Bill Murray à Tokyo. De son côté, Wes Anderson a lui aussi été taxé d’orientalisme à propos d’À bord du Darjeeling Limited, dans lequel trois Américains voyagent au milieu d’Indiens qui baragouinent dans un insondable babil. « Le public n’est pas inclus dans les dialogues qui ne s’adressent pas aux personnages blancs », regrette le site Screen Queens. Une logique idéologique ethnocentrée qui renvoie souvent le reste du monde à une altérité radicale. « On peut y voir la volonté de faire de la langue étrangère une sorte de signifiant d’exotisme ou d’altérité générique plus qu’un vecteur de signification », décrypte Adrienne Boutang. Même constat dans le récent The Cloverfield Paradox de Julius Onah, diffusé sur Netflix : l’équipe internationale du vaisseau spatial parle à la fois anglais et mandarin. Or, « toutes les répliques de l’astronaute Tam [jouée par Zhang Ziyi, ndlr] ne sont pas sous-titrées, elle est donc la seule personne que le spectateur ne comprend pas tout le temps », déplore le site Bustle. Un sentiment renforcé par le fait que le personnage n’a ni passé ni épaisseur, note le site The Verge. Et Bustle de rappeler que, « aux États-Unis, il est fréquent de considérer les Asio-Américains comme étrangers et différents. C’est un stéréotype que renforce The Cloverfield Paradox ».

On rappelle que, selon une étude de l’USC Annenberg School for Communication and Journalism, seul 1 % des rôles principaux sont attribués à des comédiens d’origine asiatique à Hollywood. Pourtant, le vent tourne. « Les films américains ont décidé de prendre conscience de cette problématique des langues étrangères, car ils en ont marre qu’on leur dise qu’ils sont racistes. Mais ils n’ont pas encore entièrement résolu le problème », avance Sylvestre Meininger, traducteur ayant travaillé sur Detroit de Kathryn Bigelow ou Moonlight de Barry Jenkins. La raison ? Le marché globalisé est devenu un enjeu commercial stratégique. « Maintenant, on sous-titre davantage, car il y a des capitaux chinois dans les films comme Independence Day. Resurgence, détaille Nathalie Dupont, professeure associée en études américaines à l’université du Littoral-Côte-d’Opale. Autres conséquences, on voit aussi de plus en plus de héros chinois, et la Chine est présentée sous un jour plus favorable. »