Dans ces six portraits documentaires, Alain Cavalier filme en toute discrétion et avec une infinie délicatesse 
des fragments de vie de personnages 
hauts en couleur.


Alain Cavalier, dont les films, depuis une quarantaine d’années, se situent au croisement du documentaire, de l’autofiction et de la fiction (Thérèse, Pater, Le Filmeur, Irène, Le Paradis…), renoue avec le dispositif mis en place de 1987 à 1991 dans ses 24 portraits – il y suivait des femmes qui travaillaient manuellement, d’une matelassière à la romancière Beatrix Beck. Ces six nouveaux portraits d’une cinquantaine de minutes, qui sortent par paires, mettent souvent la main sur des moments charnières. Ainsi découvre-t-on Léon le cordonnier, vedette de son quartier au caractère bien trempé, alors qu’il ferme sa boutique, ouverte depuis 1945, en 2006. Ou encore Guillaume, boulanger parisien qui rachète un commerce à Rueil-Malmaison (et se chamaille toujours avec sa compagne). Entre 1995 et 2009, Cavalier est allé dans la vieille bâtisse familiale de son amie Jacquotte, restée identique depuis son enfance et qu’elle revisite chaque été avec nostalgie, jusqu’à sa transformation en appartements. Daniel, vieil ami du cinéaste accro aux jeux à gratter et rongé par des T.O.C., repense quant à lui à sa carrière de cinéaste avortée. Le journaliste Philippe Labro, lui, enchaîne trois interviews à la suite avec le même appétit qu’à ses débuts. Bernard Crombey, enfin, comédien vu chez Cavalier (Le Plein de super, 1976), joue pendant près de dix ans la même pièce, qu’il a montée.

Dans chaque portrait, le cinéaste prend soin de laisser des apparitions furtives qui ne manquent pas de sel (comme cette cliente qui sort, hors champ, une blague graveleuse au cordonnier Léon). Avec ses ficelles à lui (des gros plans sur les mains cabossées du touchant cordonnier ou sur celles de Guillaume, émerveillé comme au premier jour par l’émulsion d’une ganache), Cavalier s’empare des passions et obsessions de ses modèles et coud sur mesure des portraits poétiques qui saisissent, l’air de rien, des mutations contemporaines profondes (la disparition des petits commerces, la crise du logement…). Reste le sentiment étrange d’avoir tissé une complicité avec ce beau monde par-delà l’écran.


: d’Alain Cavalier
Tamasa (1 h 44, 1 h 41 et 1 h 43)
Sortie le 17 octobre