Avec son clin d’œil à la fictionnelle princesse perse, le titre du premier long métrage de Jean-Bernard Marlin laisse présager un conte merveilleux. C’est en fait un chemin ultra réaliste que prend le cinéaste originaire de Marseille, en suivant un délinquant qui sort de prison pour mineurs et la jeune prostituée qu’il rencontre, avant d’extirper ses deux héros incandescents des embûches par un gracieux lyrisme.


Tout proche, il y a la mer. Mais on ne la voit quasiment pas, sauf dans les images d’archives du générique d’ouverture qui montrent des groupes de migrants débarquer à Marseille aux environs de la moitié du XXe siècle. Les héros du film, eux, n’ont pas le loisir d’aller la voir : lâchés par des parents démissionnaires, ils traînent leurs jeunes carcasses de foyers en centres de détention pour mineurs, des trottoirs aux chambres d’hôtel crades dans le voisinage malfamé de la rue de la Rotonde. Le galérien qui nous fait découvrir ce monde, c’est Zac, 17 ans, petite frappe gouailleuse qui ne perd son entrain que lorsqu’il s’agit de sa mère – elle ne l’accueille pas à sa sortie de prison et ne veut plus le reprendre chez elle. Fuguant du foyer dès son arrivée, il se fait ensuite embrouiller par Shéhérazade, une toute jeune prostituée qui lui vole son shit au lieu de lui faire la passe promise. Les deux deviennent bientôt inséparables, Zac assurant les arrières de la jeune fille sur le pavé.

On pense beaucoup à l’excellent Petits frères de Jacques Doillon (1999) en découvrant Shéhérazade, d’abord pour l’approche empathique, dénuée de jugement, de la jeunesse défavorisée que les deux films proposent. En mettant en scène des non-professionnels (époustouflants Dylan Robert et Kenza Fortas dans le film de Marlin) à l’histoire proche de celles de leurs personnages, ils apportent aussi une fraîcheur et une intensité rares au cinéma. Expressions, gestuelles, énergie… L’effet de réel est d’abord troublant, avant d’être emporté par l’ampleur de tragédie du récit : Zac se fait trahir par ses frères de cœur, cherche à se venger, entre en conflit avec une bande de proxénètes rivale. Mais la descente aux enfers qui se profile est freinée par un élément aussi simple que tabou chez le jeune héros : son amour indicible pour Shéhérazade, comme la seule force capable de lui faire défoncer les murs qui cloisonnent sa pensée et son destin, et de lui faire accepter de se retrouver derrière les barreaux quand il le faut.


de Jean-Bernard Marlin
Ad Vitam (1 h 49)
Sortie le 5 septembre