Sean Baker a bien conscience d’être né du bon côté de l’Amérique. C’est pourquoi il a décidé de donner la parole à ceux que l’on n’entend jamais. Après les immigrés clandestins (Take Out), les vendeurs à la sauvette (Prince of Broadway) et les prostituées transgenres (Tangerine), il raconte le quotidien des habitants d’un motel miteux en bordure de Disney World avec The Florida Project. Une nouvelle chronique trash et tragique des égarés du rêve américain, cette fois illuminée par l’innocence émerveillée de l’enfance.


Comment doit-on comprendre le titre du film : comme un projet d’étude ? un titre de travail ?
Ce n’est pas moi qui ai trouvé ce titre. Quand mon coauteur m’a proposé d’explorer le quotidien de ces gens qui vivent en bordure de Disney World, il n’arrêtait pas de répéter: « Il faut que ce film s’appelle The Florida Project ! » En fait, il s’agit du nom de code  qu’a employé Walt Disney pour promouvoir et vendre son grand projet de parc d’attractions. Le titre est donc forcément un peu ironique pour nous – voilà le résultat, Walt! Mais j’admets complètement que le public l’entende comme « mon projet » sur la Floride, comme si j’avais simplement posé ma caméra pour raconter ce lieu. Comme pour Tangerine, j’aime assez l’idée d’un titre qui laisse le spectateur très libre. Je veux stimuler votre curiosité, faire en sorte que, en sortant de la salle, vous ayez envie d’en savoir plus et que vous alliez vous renseignez sur ces gens, sur cet endroit. Les films ne devraient pas être une fin en soi, mais au contraire le début de quelque chose.

« Les histoires qu’on se raconte aux États-Unis nous ont trop empêchés de voir la réalité. »

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Votre cinéma s’intéresse aux marges de l’Amérique. Qu’est-ce que la Floride symbolise dans ce portrait ?
Aux États-Unis, on a le droit de se moquer du New Jersey et de la Floride. C’est comme ça, c’est OK pour tout le monde. Et c’est justement là où j’ai envie de poser ma caméra. J’ai envie d’aller à l’encontre des discours dominants et de redonner la parole aux gens qu’on enferme dans des cases. Bien sûr, je ne filme pas LA Floride en général. Je filme celle que l’on ne voit pas sur les dépliants et les cartes postales, celle de tous les jours, des gens qui se battent pour survivre. Ce sont eux, la véritable beauté de ces lieux.

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Pourquoi avoir choisi la fiction plutôt que le documentaire ?
Il y a une raison pratique, c’est le temps. Faire un documentaire, ça prend beaucoup plus de temps que de concevoir une fiction. C’est tellement aléatoire, un documentaire, surtout quand on veut simplement capter la vie des gens… Il faut être au bon endroit au bon moment. Cela dit, je me considère surtout comme un journaliste. Je vais sur le terrain, j’enquête, je rencontre les gens, j’observe. Ce matériau brut et vivant construit la fiction. Ça me permet d’avoir le contrôle sur la réalité, de la rendre plus accessible, plus compréhensible. Je fais du cinéma local, et le public le sent. Je n’ai pas besoin d’écrire «inspiré d’histoires vraies» pour qu’on comprenne combien mes films sont le reflet d’une réalité sociale, économique, politique très précise. J’ai simplement tendu l’oreille et la main, et les histoires sont venues à moi toutes seules. Les gens ont besoin de se raconter, mais ils ont aussi besoin qu’on les raconte. Comme ce manager de motel qui m’a inspiré le personnage de Bobby (Willem Dafoe). Il avait des tonnes d’histoires à raconter sur les autres, mais il ne voyait pas qu’il était, lui aussi, un personnage passionnant.

Cette manière d’héroïser les gens normaux donne à vos films des allures de conte de fées moderne…
Je ne suis pas très à l’aise avec cette idée de conte, il y a un côté fantaisie et merveilleux qui me dérange. Ce sont des personnages, certes, mais je ne fantasme rien. Ce serait indécent de réécrire cette vie comme un conte merveilleux. Certains n’aiment pas le film, parce qu’ils trouvent que la mère est un personnage antipathique et qu’elle fait de mauvais choix. Ils trouvent ça obscène. Pour moi, c’est l’inverse. L’obscénité, ce serait de montrer cette mère comme une sainte pure et innocente face à un monde dégueulasse. L’Amérique vit beaucoup trop dans le culte du storytelling – il lui faut des histoires à tout prix. On n’arrête pas de me dire : « Il n’y a pas d’histoires dans vos films ! » Tant mieux. Les histoires qu’on se raconte aux États-Unis nous ont trop empêchés de voir la réalité.

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Comme dans Tangerine, l’énergie des acteurs est le moteur du film. Comment les dirigez-vous ?
Le plus naturellement possible, je crois. Je tourne beaucoup, j’essaie d’être très présent avec eux en amont de la séquence – je leur explique les enjeux, je leur raconte ce qui m’a inspiré –, mais dès que je tourne je les laisse libre. Le film se construit vraiment au montage. Toute la tension et l’énergie de The Florida Project, je les ai trouvées devant mon écran. On s’est rendu compte, par exemple, que le bruit incessant des hélicoptères qui passaient au-dessus de nos têtes pendant le tournage apporte énormément à la force et à l’ambiance du film. C’est ça, l’énergie: capter les vibrations d’un lieu. Comme mon personnage principal est une enfant, je voulais vraiment ne pas trop intellectualiser les choses. Je voulais garder la spontanéité d’un dessin animé. Avec une jeune actrice comme Brooklynn Price, vous n’avez qu’à mettre la caméra en marche pour qu’il se passe quelque chose à l’écran. Elle, c’est l’enfance à l’état pur.

Pourquoi avoir choisi de raconter ce lieu et ces gens du point de vue de l’enfance ?
Il y a dans l’enfance quelque chose de notre innocence à tous. J’aime l’insouciance de Moonee, sa légèreté. En grandissant, on perd ça. Je me suis beaucoup inspiré du comics des années 1940 Our Gang. Quelque chose d’un peu désuet, de très enfantin, pour contrebalancer la dureté du monde des adultes. Le sourire de Moonee a beaucoup à nous apprendre, je crois.

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Vous jouez beaucoup avec les contrastes. Plus les scènes sont tragiques et dures, plus vous mettez de la couleur. On pourrait vous reprocher d’esthétiser la misère…
Certains le font. Mais j’ai du respect pour les gens que je filme. Il faudrait faire quoi? Un film esthétiquement dégueulasse parce que ça rassure les gens? J’admire Ken Loach, parce qu’il a toujours su regarder ses personnages sans les filmer de haut. Le cinéma américain s’est toujours intéressé aux marges, mais ça va quand les pauvres ont l’air pauvre et que tout le monde est à sa place… Dès qu’on donne vraiment la parole aux minorités, ça devient de la pornographie! Je fais des films pour emmerder ceux qui jugent les autres.

Avec l’élection de Donald Trump, est-ce devenu nécessaire et plus simple de faire des films politiques sur l’état de l’Amérique ?
Pour plaire aux Européens, oui, sûrement ! On ne fait pas des films pour donner des leçons ; et l’Amérique de The Florida Project, c’est aussi, et même surtout, l’Amérique de Trump. La majeure partie des gens qui vivent en Floride ont voté pour lui, alors même qu’il les appauvrit encore plus en coupant les financements destinés aux minorités. D’ailleurs, une partie de l’équipe de tournage était pro-Trump. Je pense même que le personnage de Bobby, le gérant du motel, aurait voté Trump… Peut-être que pour vous, Européens, c’est un peu choquant. Mais ça  prouve qu’il y a une vraie différence entre la façon dont vous imaginez ce que sont les États-Unis, l’image construite par les films, les séries, les livres, et la réalité. C’est un pays dont personne ne comprend encore vraiment comment il tient debout.


«The Florida Project»
de Sean Baker Le Pacte (1 h 52)
Sortie le 20 décembre