« Allez, ne soyez pas timides ! Reculez-vous, les gars ! Il va le mettre dans le mille. »


En 1966, Frederick Wiseman obtient l’autorisation de tourner son premier documentaire entre les murs de l’unité carcérale psychiatrique de Bridgewater, dans le Massachusetts. Un an plus tard, le film est interdit avant même sa sortie – il restera invisible au public américain jusqu’en 1991. Depuis, le contexte a changé, tant dans le champ de la psychiatrie que dans celui de la censure, mais l’ébahissement provoqué par ce sommet du cinéma-vérité, de nouveau visible sur nos écrans, reste intact. Au-delà des questionnements éthiques – comment Wiseman a-t-il pu tourner en toute liberté de telles séquences de sévices physiques et psychiques ? –, c’est la puissance du dispositif et du montage (tout sauf neutre, malgré l’absence de voix off) qui font de Titicut Follies une œuvre universelle.

Dans cette suite de séquences choc surnagent des moments de flottement surréalistes qui signent la charge symbolique du film. Comme lorsqu’une infirmière harangue les patients pour les convaincre de participer à un jeu dont on  ignore d’abord l’objectif. « Montrez ce que vous savez faire… Allez, ne soyez pas timides ! Reculez-vous, les gars ! Il va le mettre dans le mille. » Caméra à l’épaule, Wiseman filme en parallèle le visage exalté de cette femme et la confusion des participants, dont on comprend peu à peu qu’ils doivent marcher vers une cible, les yeux fermés, pour tenter d’en toucher le centre. En quelques plans mobiles, faisant usage du zoom comme d’un bistouri des consciences, se déploie une métaphore définitive de l’aliénation. Parce qu’elle assigne des tâches absurdes à ses sujets pour les « aider », l’institution parvient ici au résultat inverse : un déni d’humanité, d’autant plus insoutenable qu’il s’appuie sur un prétexte ludique. La folie de la norme surpasse celle des hommes. Pire, elle la devance et la perpétue.


« Titicut Follies » de Frederick Wiseman
ressortie en version restaurée le
13 septembre (Météore Films)