« La jeune fille de compagnie épouse le beau lord ténébreux et tourmenté par le souvenir de sa première femme, cette Rebecca à l’hallucinante absence, et se heurte à la gouvernante qui reste attachée au souvenir de la défunte. »


Voilà pour l’histoire de ce film de 1940, résumée par Claude Chabrol et Éric Rohmer dans l’ouvrage Hitchcock (Éditions Universitaires, 1957). Plus hallucinante est la lutte du producteur David O. Selznick pour imposer Joan Fontaine dans le rôle principal – le milieu l’appelait alors « la femme de bois », pour moquer son manque de talent ! Car c’est bien son regard pur, sa démarche gauche, son sourire éblouissant de bonté qui permettent à la mécanique hitchcockienne de fonctionner. Il fallait que l’on ait vu ce sourire pour souffrir de son progressif effacement face aux manœuvres de la gouvernante, aux codes d’une haute société qu’elle ignore, aux révélations sur Rebecca et à l’érosion de sa romance. Une scène incarne le basculement, celle où son lord adoré projette le film de leur lune de miel.  « J’aurais voulu que ça dure toujours. » On voit défiler des images de bonheur qui la font rire de bon cœur. « J’aurais voulu que ça dure toujours », dit-elle. Et le projecteur tombe en panne. Quand le film reprend, Joan est cadrée de profil, éclairée par le défilement d’images hors champ. Les yeux dans le vague, elle exprime ses tourments (Pourquoi l’a-t-il épousée ? Est-ce pour sa soumission de femme modeste?). Le visage du lord se ferme, masquant l’écran. Gagnée par la peur puis la tristesse, elle lui demande la vérité sur ses sentiments. « J’ignore tout du bonheur », répond-il dans le noir. Plan sur un visage de femme brisée, avant un travelling final jusqu’à l’écran où le bonheur enfui réapparaît. Désormais, nous dit Hitchcock, vous aurez tort de vous faire des illusions : l’image ment. Ce qui ne nous empêchera pas d’y croire encore, à chaque fois que le sourire de Fontaine illuminera ce grand drame.


Coffret de 5 DVD « Alfred Hitchcock.
Les années Selznick » (Carlotta)