« Des coupures, des épines, des mauvaises herbes, de la poussière, des cailloux, des insectes et de la souffrance. »


Quoi que l’on pense de la carrière de Tobe Hooper, qui nous a quittés en août dernier, son nom reste gravé dans les annales cinéphiliques, ne serait-ce que pour les 80 minutes de Massacre à la tronçonneuse. Plus de quarante ans après sa sortie, le plus culte de tous les films culte reste inégalable en matière de brutalité (cette manière d’utiliser toutes les ressources du cinéma pour molester le spectateur), de décorum macabre, d’humour malfaisant et de terreur à l’état pur. « Des coupures, des épines, des mauvaises herbes, de la poussière, des cailloux, des insectes et de la souffrance. » Voilà comment l’actrice Marilyn Burns (Sally) décrit dans le documentaire Autopsie d’un massacre le tournage de sa première grande scène, lorsqu’elle tente d’échapper à Leatherface, tueur psychopathe au masque de peau humaine. Éclairée par la lune, elle se fraye un chemin en hurlant à travers des branchages toujours plus denses, suivie de près par le monstre et le rugissement infernal de sa tronçonneuse. Aux vifs travellings latéraux succèdent des plans de plus en  plus rapprochés, décadrés et étranges, qui associent la désorientation de la victime et celle de son assaillant. Après un passage dans la maison des horreurs où vivent l’abominable redneck et sa petite famille (la pauvre croyait y trouver refuge), la course-poursuite reprend en extérieur et s’étire jusqu’à l’abstraction. La musique, réduite à un drone nauséeux, prend acte de cette dilatation du temps, tandis que l’utilisation du zoom, qui ne cesse de rapprocher les deux corps, signe la fatalité inhérente au genre, comme si Hopper édictait les règles du jeu en repoussant ses limites – et les nôtres par la même occasion. À bout de force, Sally se réfugie dans une station-service… Cruelle erreur, qui initie le dernier acte outrancier du film. Grâce aux audaces formelles de Hopper, le film d’horreur venait de changer de visage à jamais.


de Tobe Hooper (1974)