Sorti la même année que L’Inspecteur Harry du même Don Siegel (1971), Les Proies (dont Sofia Coppola vient de signer un remake) offre une variation autrement ambiguë et déstabilisante sur le thème de la virilité.


Maître du montage dynamique, l’auteur d’À bout portant et de Tuez Charley Varrick ! met en marche, par petites touches, une mécanique implacable par laquelle le désir se fait agent de destruction. Les proies sont-elles les locataires de ce pensionnat de jeunes filles livrées à elles- mêmes pendant la guerre de Sécession ? Et le prédateur, est-il ce soldat nordiste blessé qu’elles recueillent (Clint Eastwood, au sommet de son érotisme viril) ? À mesure que la tension sexuelle se fait intolérable, la fatalité envahit le récit, qui bascule, ce n’est pas un hasard, juste après le premier – et seul – passage à l’acte.  La scène d’amputation qui suit multiplie les angles et les échelles de plan pour impliquer chaque protagoniste dans la basse besogne qu’orchestre la directrice du pensionnat (Geraldine Page). À la fièvre physique de l’un répond la fièvre mentale des autres, les ombres et les miroirs redoublant le vertige symbolique, tandis que le scalpel s’enfonce dans la chair devenue impure. « Tournez-lui la tête, que je ne la voie pas », ordonne la directrice. On voudrait en faire autant, mais le dispositif nous maintient de force dans la position de témoin omniscient, tiraillé entre l’horreur et la jubilation, l’empathie et l’impuissance. Le prédateur, c’est Don Siegel, et nous sommes ses proies.


« Les Proies » de Don Siegel (1971)