Repéré dès l’adolescence dans des rôles de garçons doux (Embrassez qui vous voudrez de Michel Blanc, Les Égarés d’André Téchiné), Gaspard Ulliel trouve avec Saint Laurent l’opportunité de révéler toute la profondeur de son jeu. En incarnant le couturier légendaire avec retenue, il livre une interprétation sensuelle et troublante, loin de la caricature. Rencontre avec l’acteur au sourire en coin bien marqué, scrupuleux dans le choix de ses mots comme dans celui de ses rôles.


Est-ce vrai que vous avez failli jouer Yves Saint Laurent dans un film que comptait réaliser Gus Van Sant il y a quelques années ?
Oui, mais ça n’a pas de lien avec le film de Bertrand Bonello. C’était en 2007, un an après ma collaboration avec Gus sur le segment de Paris, je t’aime qu’il avait réalisé. Il voulait adapter le livre Beautiful People. Saint Laurent, Lagerfeld. Splendeurs et misère de la mode d’Alicia Drake et il avait pensé à moi pour jouer Yves Saint Laurent. Ça ne s’est pas fait et ça m’a laissé une certaine frustration. Du coup, quand Bertrand m’a appelé deux ans plus tard pour faire des essais sur son propre biopic, j’étais d’autant plus excité. Avec le recul, c’est sans doute mieux que ça ne se soit pas fait à l’époque, je serais passé à côté du personnage. J’étais trop jeune pour comprendre Saint Laurent.

Que connaissiez-vous du couturier avant d’accepter ce rôle ?
Je savais qu’il avait révolutionné le vestiaire féminin, évidemment, et je savais aussi qu’il avait un côté sombre et torturé. Par contre je ne connaissais rien de son enfance ou même de sa relation avec Jacques de Bascher. Mes deux parents travaillent dans la mode et je suis l’égérie de Chanel mais ça ne m’a pas spécialement aidé pour le rôle. Je pense que la mode d’aujourd’hui n’a plus vraiment de rapport avec celle de cette époque-là.

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Bertrand Bonello vous a-t-il donné des indications particulières pour vous préparer ?
Il ne m’a pas imposé de choses précises, c’était plutôt des discussions.  En revanche, il m’a dit très tôt : « Si je te choisis, toi, c’est que j’ai autant envie de filmer Yves Saint Laurent que l’acteur que tu es. » C’était une façon de ne pas tomber dans les écueils de l’exercice du biopic. L’idée était d’éviter le mimétisme, de me détacher de l’imitation pour trouver un Saint Laurent plus sincère et plus libre. Faire croire plutôt que de donner à voir. Il a fallu que j’aille fouiller en moi. C’est la première fois que j’ai travaillé avec cette rigueur et cette intensité.

Pierre Bergé s’est opposé au projet de Bertrand Bonello dès le début. Cela a-t-il eu un impact sur votre travail ?
Indirectement, parce que c’était plus l’affaire des producteurs. On n’a jamais travaillé en réaction à ça ; Bertrand a plutôt essayé d’en tirer profit. Quand on a perdu l’avance sur recettes, il a décidé de décaler le tournage pour laisser passer du temps entre les sorties des deux films. Il savait que celui de Jalil Lespert le soulagerait des passages obligés du biopic, des éléments explicatifs et chronologiques. Il a fait un travail de réécriture qui lui a permis de rentrer directement dans le vif du sujet, de faire un montage plus radical.

Comment vous dirigeait-il ?
Il travaille beaucoup à l’instinct, sans véritable méthode. Le déterminant de sa mise en scène, c’est surtout ce qui se passe sur le plateau. Sa préparation est rigoureuse, mais il est prêt à totalement la bouleverser au profit de quelque chose de plus précieux. Et puis c’est un cinéma d’ambiance, très sensoriel, ça compte beaucoup sur le tournage. L’atout de Bertrand, c’est qu’il vient de la musique. Il prévoit tous les morceaux dès l’écriture du scénario. Il nous a donné le CD de la bande-son avant le tournage et, sur le plateau, il passait les musiques en fond sonore, ce qui crée tout de suite un climat sur lequel s’appuyer pour jouer.

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Comment avez-vous travaillé le timbre et le rythme de voix particuliers d’Yves Saint Laurent ?
C’est l’une des premières choses dont on a parlé avec Bertrand, puis bizarrement, on l’a mise de côté. Je ne savais pas jusqu’où je pouvais aller dans le mimétisme sans me bloquer dans mes émotions. J’ai écouté toutes les archives que j’ai pu trouver, sans essayer de l’imiter. Je suis arrivé le premier jour de tournage sans savoir comment j’allais parler. Après le premier « action », j’ai sorti la voix qui me semblait la plus juste par rapport au personnage que j’avais construit. Une fois le tournage terminé, Saint Laurent a mis du temps à me quitter. J’ai l’impression de l’avoir côtoyé de façon intime pendant longtemps alors qu’au final je ne connais pas du tout cet homme.

Vous doublez également Helmut Berger, qui interprète Saint Laurent âgé. Comment cela s’est-il passé ?
C’était très technique. Helmut a un très fort accent autrichien et il n’articule pas beaucoup, ce qui donne un résultat assez cocasse. C’était très particulier en termes de rythme, il a fallu beaucoup travailler pour coller à ses lèvres. En plus, la voix de Saint Laurent était différente à cette époque-là. Je devais donc aller dans les graves pour vieillir ma voix, tout en restant dans les émotions que dégageait Helmut à l’écran.

Comment s’est passé le travail avec Jérémie Renier et Louis Garrel, qui jouent Pierre Bergé et Jacques de Bascher, les deux grands amours d’Yves Saint Laurent ?
Je suis ami avec Jérémie Renier depuis plusieurs années. Bertrand a senti notre complicité à l’image dès les essais. Comme, au moment où démarre le film, Pierre Bergé et Yves Saint Laurent sont en couple depuis plus de cinq ans, c’était une vraie valeur ajoutée. Je connaissais beaucoup moins Louis. Il est arrivé plus tard dans le tournage, et on a commencé directement par des scènes intimes. Il est très à l’aise en impro, très inventif, par exemple dans les scènes de défonce, quand il lit des passages de Rose poussière de Jean-Jacques Schuhl.

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Comment avez-vous vécu les scènes de nu ?
C’était la première fois que j’y étais confronté de manière aussi abrupte. Je suis pudique dans la vie, mais, là, ça me semblait justifié, parce qu’il y a une sorte de provocation qui est inhérente au Saint Laurent de l’époque. C’était une façon de s’offrir au monde, aux spectateurs. De la même manière, les scènes d’intimité avec Louis ne m’ont pas dérangé. Pour moi, c’était plus facile qu’un baiser hétérosexuel. Comme ce n’est pas ma sexualité, je n’avais pas l’impression de me dévoiler.

Dans quel contexte se sont déroulées les scènes de fête où tout le monde plane ?
C’était moins encadré. Bertrand nous installait avec de la musique, il y avait de l’alcool à disposition sur le plateau. Et c’étaient des tournages de nuit, on finissait au lever du jour, ça aide. Bertrand ne nous prévenait pas forcément que la caméra tournait, il voulait qu’on se laisse aller. Pour la scène avec tous ces garçons chez Bascher, on est arrivés sur le plateau avec Louis alors que tous les figurants étaient en place, dans l’ambiance. Les gars étaient déjà en train de se rouler des pelles. Quand Bertrand coupait, ils continuaient, ils étaient vraiment à fond. Ça m’a aidé qu’ils soient aussi impliqués.

Ces derniers temps, vous tournez en moyenne un film par an. Vous vous considérez comme exigeant ?
Il m’est arrivé de tourner quatre films en une année, mais ça m’a un peu atteint. J’ai besoin d’un certain laps de temps pour revenir à la réalité entre deux tournages, continuer mon chemin de vie personnelle. Ça crée des moments sur lesquels s’appuyer pour construire ses personnages. Je voulais aussi revenir à des projets qui me correspondent totalement. Saint Laurent, c’était exactement le film que j’attendais. Par contre, après un rôle comme ça, c’est dur de retrouver de l’enthousiasme pour autre chose. J’ai soudainement reçu beaucoup de propositions qui me paraissaient souvent très fades. En même temps, ce serait idiot de ma part d’attendre un rôle de la même intensité, je sais que ça n’arrive pas souvent dans une carrière, parfois qu’une seule fois.


Saint Laurent
de Bertrand Bonello (2h30)
avec Gaspard Ulliel, Jérémie Rénier…
sortie le 24 septembre