De Braguino de Clément Cogitore à Makala d’Emmanuel Gras (en salles cet hiver), en passant par Sans adieu du regretté Christophe Agou et par le facétieux Va, Toto ! de Pierre Creton (entre réel et fantasme), les meilleures nouvelles du cinéma d’auteur français nous viennent du documentaire. Et si le genre connaissait un âge d’or, synonyme d’humanisme, d’ouverture et de désinhibition formelle ?


Qu’il semble loin le temps où documentaire rimait confusément avec télévision, reportage, et un nuage de mots tenant le genre éloigné des salles obscures. Avec sa nouvelle cinémathèque hébergée par la Bibliothèque publique d’information de Beaubourg (elle ouvre en janvier, notamment à l’initiative du CNC) et ses blockbusters (Demain de Mélanie  Laurent, sorti en 2015, a dépassé le million d’entrées ; Merci patron ! de François Ruffin en a cumulé plus de 500000 en 2016), le documentaire a le vent en poupe. Ana Vinuela, maître de conférences à l’université Paris-VII et spécialiste de l’économie du documentaire, confirme : « J’observe un engouement pour le genre, car de plus en plus de films sont distribués chaque année. »

Même son de cloche du côté de Bertrand Roger, programmateur des cinémas mk2. « Il y a une plus grande appétence qu’avant du public parisien. Le documentaire de société, notamment, attire de plus en plus de spectateurs autour de sujets comme la permaculture, l’écologie ou le végétarisme. Cela va de pair avec le documentaire d’indignation sociale. » Mais, au-delà de l’engouement suscité par le documentaire de société, on constate surtout la passionnante  vitalité du documentaire d’auteur. Ce dernier est animé par une volonté humaniste – il s’agit presque toujours de poser son regard sur une humanité sortie des radars de la civilisation, de sortir de l’anonymat les oubliés du train en marche de l’histoire pour les installer au cœur des récits, au premier plan d’un cinéma réparateur – et par de hautes ambitions formelles et cinématographiques. Il est porté par de jeunes auteurs tels que Clément Cogitore (Braguino, tragédie russe auprès d’un clan familial isolé dans la taïga) ou Emmanuel Gras (Makala et son épure de fable atmosphérique sur le labeur d’un fabricant de charbon au Congo ).

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SORTIR DES CASES

Le dynamisme du documentaire de création est en partie hérité du travail de légitimation du genre mené par toute une génération dans les années 1980 et 1990. « Le volontarisme des acteurs du documentaire a un côté militant », explique Arnaud Hée, membre du comité de rédaction de la revue Images documentaires et ex-collaborateur à la programmation du festival Cinéma du réel. Le tournant des années 1990 voit ainsi l’éclosion de deux événements importants du documentaire avec la naissance des États généraux du  film documentaire de Lussas en 1989, et du festival Vues sur les docs à Marseille en 1990 (devenu le FIDMarseille).

Pour Arnaud Héé, « le rôle de la télévision a été essentiel dans la reconnaissance du documentaire en tant que forme à part entière. Une communauté s’agrège à la fin des années 1980 autour de Thierry Garrel [directeur de l’unité de programmes de La Sept puis d’Arte France de 1987 à 2008, ndlr], des Films d’Ici, des producteurs Serge Lalou et Richard Copans. » Avec des cinéastes comme Nicolas Philibert (Le Pays des sourds, Être et avoir), Denis Gheerbrant (La vie est immense et pleine de dangers) ou Claire Simon (Les Patients, Récréations), ceux-là contribuent alors à la renaissance en France du documentaire dans sa diversité. En lutte pour sa reconnaissance, la forme documentaire devient une cause à part entière, avec un programme esthétique hérité du cinéma direct des Québecois de l’O.N.F. et de Jean Rouch, et deux exemples à ne pas suivre: le cinéma de divertissement, jugé lourdement spectaculaire et abrutissant, et le reportage de télévision, tristement sensationnaliste.

Mais l’idylle entre les chaînes de télé et le documentaire de création semble aujourd’hui au point mort, comme en témoigne amèrement Nicolas Anthomé, fondateur de la société Bathysphere et producteur de Makala, doté d’un budget sandwich, soutenu tardivement par Ciné+ et primé à la Semaine de la critique à Cannes:  « Le documentaire souffre aujourd’hui d’une étroitesse d’esprit et d’une étroitesse économique. Il n’y a plus de place à la télévision pour les auteurs, ou très peu. Il y a davantage de liberté dans le cinéma en général. Ma cause, ce n’est pas le documentaire, c’est le cinéma.» Faute de soutien de la part du petit écran, la salle de cinéma se serait ainsi muée en refuge pour le documentaire d’auteur – mais un documentaire d’auteur souvent fauché, comme l’explique Ana Vinuela : « Il y a moins d’argent, mais plus de films, dont beaucoup sont autoproduits. C’est peut-être cette accessibilité, et la supposée modestie autorisée, qui pousse de jeunes cinéastes à se lancer seuls ou presque dans le documentaire. » Si les films doivent pour la plupart se contenter d’un succès critique, en regard de leurs budgets, leurs résultats n’en sont pas moins significatifs, à l’image de Carré 35 d’Éric Caravaca et ses 60000 entrées comptabilisées à l’heure où nous bouclons, ou de Braguino et sa bonne moyenne de 107 spectateurs par copie lors de sa première semaine d’exploitation.

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HYBRIDES ET DÉBRIDÉS

A priori plus facile à produire et à tourner qu’un long métrage de fiction, le documentaire est pour certains jeunes cinéastes l’occasion de mettre le pied à l’étrier. Entre Virgil Vernier (Orleans, Mercuriales), Olivier Zabat (une dizaine de films de 2001 à 2017, dont les remarqués 1/3 des yeux et Fading) ou Clément Cogitore (Ni le ciel ni la terre, Braguino), ils sont d’ailleurs nombreux à fusionner brillamment réel et fiction. Sorti à pas de velours en octobre dernier mais porté au pinacle par la critique, Va, Toto ! de Pierre Creton part du documentaire (un marcassin adopté par une femme âgée) pour mieux s’enfoncer dans une errance fantasmagorique. Son trouble identitaire, source d’enivrantes correspondances poétiques, en dit long sur les envies d’ailleurs d’un cinéma du
réel longtemps resté à distance hygiénique de l’imaginaire et du spectacle.

Clément Cogitore explique : « Je projette mes préoccupations et mes angoisses de la même façon dans une fiction comme Ni le ciel ni la terre et dans un documentaire comme Braguino. Dans les deux cas, le storytelling est essentiel, je ne sais pas faire autrement qu’en racontant une histoire. » Outre ses velléités narratives, le documentaire d’auteur emprunte à la fiction une vraie ambition esthétique. Braguino offre un magma de visions tantôt chaotiques tantôt fantastiques, sublimant par le montage un matériau que l’on devine à l’origine assez mince – le film  a été tourné en dix jours. Même recherche formelle pour Makala : la caméra, assortie d’un système de stabilisation proche d’un steadycam, permet au film de s’échapper, par le biais d’une image sophistiquée, des conventions boudinantes du cinéma direct. Captés sur le vif et façonnés par les outils de la fiction, ces films s’écartent des dogmes de leurs aînés pour mieux rabibocher, à plus d’un siècle du train en gare de La Ciotat des frères Lumière, le réel et son pouvoir de sidération par l’entremise de l’imaginaire. Et si l’âge d’or du documentaire rimait tout simplement avec son décloisonnement? C’est ce pour quoi milite Jean-Pierre Rehm, délégué général du FIDMarseille, où Braguino et Va Toto ! ont été primés l’été dernier. « Je suis attentif au réel partout où
il se trouve, le genre du film m’importe peu. » Genre polymorphe et buissonnant, luttant selon les époques pour son autonomie ou pour d’innovants métissages, le documentaire se dérobe aux définitions trop étriquées. Mais l’avenir qui s’offre à lui s’écrira sans doute en termes de réel à l’état liquide, traversant les formes les plus diverses pour se jeter tel un courant d’eau fraîche dans le fleuve engourdi du cinéma français.