Dix pour cent, Les Revenants, P’tit Quinquin… Un vent frais souffle sur les séries françaises, visiblement plus ambitieuses qu’auparavant. Le secteur se décloisonne pour s’ouvrir à la fois aux talents du cinéma d’auteur et aux méthodes éprouvées de ses cousines américaines.


Au service de la France

Au service de la France

Cédric Klapisch à la réalisation de la sémillante Dix pour cent, le scénariste d’OSS 117, Jean-François Halin, à l’écriture de la parodique Au service de la France, Bruno Dumont aux manettes de la décalée et caustique P’tit Quinquin… Depuis peu, des auteurs de cinéma impriment leur patte sur les séries françaises, bousculant un domaine – la fiction télé – dans lequel la frilosité restait jusqu’ici de mise. Actrice dans la première saison de Dix pour cent, Fanny Sidney est emballée par cet apport de sang neuf : « Il faut de la liberté dans la création audiovisuelle. Les auteurs de cinéma ne pensent pas qu’aux attentes du public. Ils privilégient l’histoire qu’ils veulent raconter et ne sont pas dans une pure logique d’audimat. » Diffusée en octobre, la série de France 2 a tout de même conquis les foules, avec 4,4 millions de téléspectateurs par épisode en moyenne. Ce succès a aussi reposé sur la participation, au scénario, de Camille Chamoux, comédienne et scénariste pour le cinéma (Les Gazelles), qui a apporté au projet « son humour et sa fraîcheur », selon la créatrice de la série, Fanny Herrero. Il a pourtant fallu surmonter la défiance de la chaîne : « Camille n’avait jamais fait de télé, elle n’est pas rassurante pour France 2, qui pense à son public, à sa charte, à son identité. » De leur côté, Canal+, avec Les Revenants en 2012, et Arte, avec Ainsi soient-ils la même année, semblent avoir compris plus tôt l’intérêt de s’investir dans des projets ambitieux. Pour Arte, c’est même une nécessité : « Comme on est, entre guillemets, une petite chaîne, on est condamné à se démarquer et à donner le sentiment que les séries que l’on produit ne peuvent exister que chez nous », explique Olivier Wotling, directeur de l’unité fiction de la chaîne franco-allemande. Après l’ovni P’tit Quinquin de Bruno Dumont en 2014, la racée Au service de la France de Jean-François Halin, diffusée il y a quelques semaines, et Trepalium, série d’anticipation avec Charles Berling et Ronit Elkabetz (diffusion courant 2016), Arte coproduit Cannabis, sur les coulisses d’un trafic de marijuana, en misant sur la prometteuse cinéaste Lucie Borleteau pour la réaliser.

DIX POUR CENT

DIX POUR CENT

L’EXCEPTION FRANÇAISE

Si les séries françaises commencent à porter fièrement la marque du cinéma d’auteur, elles doivent aussi composer avec un héritage parfois lourd à porter : la toute-puissance du réalisateur. « Souvent, une fois que le scénariste a terminé d’écrire ses épisodes, il doit donner les clés du camion au réalisateur, déplore Fanny Herrero. Ça engendre ce qu’on appelle entre scénaristes le “frisson de la honte” : t’écris un scénario, le réalisateur le ré­écrit sans te tenir au courant, un jour on t’envoie les DVD, et là t’as juste envie de mourir. » Par ailleurs, le modèle du cinéma d’auteur a longtemps dicté une certaine méthode d’écriture pour la fiction télé. Selon Marjolaine Boutet, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Picardie Jules-Verne et spécialiste des séries, Plus belle la vie, le soap opera lancé en 2004 sur France 3, a changé la donne. « Ça a été la première production à mettre en place des ateliers d’écriture à l’américaine, ce qui a été très mal perçu. On défendait, comme toujours en France, la figure de l’auteur, censé pondre seul le truc de génie. » Aux États-Unis, la généralisation, au début des années 2000, du système du show runner, la personne chargée de diriger l’équipe des scénaristes, coïncide pourtant avec l’avènement de certaines des plus belles réussites du genre – John Wells pour À la Maison-Blanche, David Simon pour Sur écoute… L’autre particularité des productions américaines, c’est qu’elles bénéficient de budgets qui n’ont rien à envier à ceux du cinéma – et donc de plus de temps et de confort pour tourner. Suivant ce modèle, Canal+ a soigné la production de Versailles, à rebours des séries fabriquées à la chaîne. Tournée en costumes et en langue anglaise, en partie réalisée par Jalil Lespert, la série détient le record de budget français avec environ 2,7 millions d’euros par épisode, là où la moyenne avoisine le million d’euros. Il semble donc que les chaînes françaises soient décidées à mettre le paquet : la suite au prochain épisode.