Exilé à Los Angeles depuis bientôt quatre ans, Quentin Dupieux a du mal à supporter le retour à Paris pour la promo de Wrong Cops : à peine le pied posé dans la capitale qu’il a chopé une belle « crève française », comme il l’appelle. Entre deux cachets de vitamine C, le réalisateur et musicien électro (sous le pseudonyme de Mr. Oizo) nous a parlé de son nouvel ovni, une comédie noire et acide sur une bande de flics incompétents, égoïstes et corrompus jusqu’à la moelle.


Quelle place occupe Wrong Cops dans votre filmographie, par rapport à vos précédents films,Wrong et Rubber ?
C’est un autre enfant, moins bien formé, composé à partir d’un premier court métrage de quinze minutes dans lequel jouaient Marylin Manson et Mark Burnham, et qui était destiné à mettre en lumière un nouveau disque que je sortais. Le public a aimé, et je me suis dit qu’en écrivant six autres chapitres de quinze minutes, mis bout à bout, ça ferait un long métrage. J’ai l’impression d’avoir supprimé toutes les vapeurs d’absurde et les trucs planants par rapport à mes précédents films. C’est ce que j’aime dans celui-ci : il est plus terre à terre. Wrong Cops, c’est le même monde que Wrong, en plus déviant. Je me rendais bien compte en tournant Wrong que je faisais un film un peu mignon, précieux, sans gros mots. J’aimais bien, mais j’ai toujours besoin de détruire le jouet précédent. J’ai rencontré Mark Burnham sur le tournage de Wrong. Il jouait le flic qu’on ne voit qu’une minute. Il m’a fasciné. J’ai adoré son côté méchant, con et basique. Ce nouveau film, c’est vraiment un spin-off, j’ai voulu savoir ce qu’était la vie de ce mec.

Visuellement, Wrong Cops est très marqué : le montage, les arrêts sur image très seventies, les flous sur les bords du cadre… Pourquoi avoir ainsi souligné la mise en scène ?
L’image de Rubber était très particulière, mais maintenant on s’y est habitué, puisque depuis, tout le monde a fait des films avec cet appareil photo [le film est tourné avec un Canon 5D, ndlr]. J’ai remis ça avec Wrong, ce qui était moins osé. Pour Wrong Cops, j’ai donc dû trouver une autre idée. L’autre raison c’est que, cette fois, je faisais un film autour de ma musique, donc que je voulais une image un peu crade et mal foutue, comme elle. J’ai mis un vieil objectif russe des années 1960 sur la caméra, ce qui donne ces bords flous.

Comme vos précédents films, Wrong Cops compte beaucoup d’éléments surprenants qui ne sont jamais évoqués dans le cours du récit ; l’énorme bosse sur le front du personnage que joue Éric Judor, par exemple, qu’aucun des autres personnages ne semblent remarquer.
Je n’ai qu’un seul but, c’est de faire des films marrants dont on se rappelle. La zone qui m’angoisse, c’est les films qui veulent être seulement drôles. Je trouve ça tragique. Un film qui me dit « tu vas te marrer » de la bande-annonce au générique d’intro, je n’ai déjà plus envie de me marrer. En même temps, pour moi, au scénario, il n’y a pas cette réflexion : j’écris ce qui me vient, et je choisis les idées les plus drôles et les plus cinématographiques.

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Vous vous décrivez volontiers comme un fainéant qui ne cherche pas la perfection. Qu’est-ce qui vous motive, alors ?
Ma motivation, c’est de faire du neuf. Quitte à rater. Mon moteur, c’est de ne jamais être professionnel. Avec mon premier film, Nonfilm, j’avais envie de désapprendre tout ce que je savais sur le cinéma. C’est le problème de beaucoup d’artistes, ils se spécialisent et sont embarqués dans le système. Pour Wrong Cops, mon cinquième film, j’ai décidé de faire un film de série Z. Je n’ai pas non plus envie de me foutre de la gueule du monde : quand je dis que je suis fainéant, c’est juste une façon de dire que j’aime faire les choses très vite. Je ne supporte pas l’idée de passer trois ans sur un film. Je fais peut-être des films moyens, mais je m’amuse davantage. Je suis un enfant de 40 ans ; dans mon esprit, tout est encore possible.

Avec votre producteur, vous avez instauré une règle de fonctionnement, le « Rubber dogma », qui vous permet de réaliser vos films avant que les financements ne soient réunis.
En fait, on va arrêter le « Rubber dogma », parce que c’est dangereux pour la boîte, et pour la santé mentale de mon producteur aussi. Mais oui, ce film n’a pas été financé. Jusqu’à présent, je nage dans la liberté totale, et je remercie mon producteur Grégory Bernard, mais l’industrie va nous rattraper. J’ai tourné deux films en 2013 : Wrong Cops et Realité, avec Alain Chabat. Les recettes de ces deux films vont déterminer si j’aurai le droit de refaire un tour de manège. Mais quoi qu’il arrive, je prendrai cette liberté, d’une manière ou d’une autre. Je vais tout simplement faire des tournées dans des festivals du monde entier et me servir de l’argent pour faire des petits films. C’est un super modèle, parce qu’il me permet de me soustraire aux enjeux de l’industrie. Je suis très satisfait d’une seule projection où cinq cents personnes se marrent. Mais dans tous les cas, je ne peux pas me passer de musique, c’est un truc trop intime.

Pouvez-vous nous dire quelques mots de votre prochain film, Realité ?
C’est mon projet le plus ancien. La première version du script existait avant Rubber, et le film n’a pu se faire qu’après l’accord d’Alain Chabat. C’est un film-cauchemar bourré de magie. Je n’ai jamais autant réécrit un scénario, et c’est un peu angoissant de voir qu’en travaillant plus, on crée plus de sens. Mais ça ne va pas me décourager de continuer à être inconscient pour autant.


Wrong Cops
de Quentin Dupieux (1h25)
avec Mark Burnham, Éric Judor…
Durée : 1h25