Après cinq comédies tournées au Canada et aux États-Unis, Quentin Dupieux est de retour en France pour inaugurer une nouvelle phase de son cinéma. Huis clos ovniesque et savoureux, Au Poste ! 
met en scène l’interrogatoire par un policier (Benoît Poelvoorde) d’un homme soupçonné de meurtre (Grégoire Ludig). Heureux de prendre le contrepied des grands espaces ensoleillés anglophones de Rubber (2010) ou de Wrong (2012), le cinéaste a-t-il pour autant délaissé son goût des labyrinthes absurdes ? Réponse de l’intéressé.


Vos précédents films convoquaient des références américaines. Ici, on pense plutôt à des polars français comme Buffet froid.
Au Poste ! s’inspire de manière très inconsciente d’un tas de choses qui ont façonné ma culture cinématographique française. On pourrait même citer Le Père Noël est une ordure et toute cette tradition de ciné-théâtre dans laquelle des comédiens drôles et doués s’emparent de dialogues ciselés. Et il y a en effet à l’origine du film une envie de revenir en France. C’est ce qui se passe concrètement dans ma vie après sept ans passés aux États-Unis. Mes films américains représentaient une sorte de période d’essai qui m’a permis d’expérimenter et d’écrire des scénarios que je n’aurais pas écrits en français [il a tourné Steak au Canada et Rubber, Wrong, Wrong Cops et Réalité aux États-Unis, ndlr]. J’ai emprunté à l’imaginaire américain, celui de Duel de Steven Spielberg ou de Scanners de David Cronenberg, avec mon prisme français, en sachant bien que mon outil n’était pas complet là-bas puisque je ne parlais pas parfaitement la langue. J’ai désormais envie de mieux maîtriser les dialogues, qui étaient devenus un élément un peu accessoire de mon cinéma. C’est un retour à l’essentiel.

Comment avez-vous imaginé le duo du film ? Le suspect, Fugain, a des airs de Français moyen à la vie bien rangée, tandis que le flic, Buron, est assez désorganisé.
Je n’ai pas pensé au Français moyen, ni même au Français en général, mais j’ai par contre voulu décrire l’ennui de l’anodin en essayant de le rendre drôle. On est proche de la BD Placid et Muzo. Le fait, par exemple, que Fugain ait faim, c’est complètement nul dans le cadre d’un film, personne ne va dire que c’est une idée géniale. Mais c’était amusant que cela devienne soudain une des données du personnage. Fugain représente la réalité. Le cinéma policier nous a habitués à des récits extraordinaires et palpitants ; eh bien moi, j’ai adoré faire l’inverse, prendre le contrepied d’un récit palpitant tout en recherchant de l’humour et de la grâce dans un truc banal et ordinaire. J’ai imaginé ce tandem comme un duo de comédie. Buron a quelque chose du flic proche de la retraite, qui en a un peu marre et dont le comportement ne semble du coup pas toujours hyper professionnel. Les influences seraient aussi à chercher du côté de Police Academy de Hugh Wilson (1984) et des films potaches de flics.

Le travail sur le langage est au cœur du film. En plus de la diction unique de Benoît Poelvoorde, Anaïs Demoustier et Marc Fraize s’expriment avec des accents, et un tic de langage fait office de running gag.
Marc Fraize a effectivement parfois des accents du Sud, qui sont étouffés ou accentués selon les phrases. Mais je ne sais même pas d’où il vient, je sais juste qu’il vit en Bourgogne [réponse dans notre portrait de l’acteur, ndlr]. La voix et l’intonation sont très importantes pour un film enfermé entre quatre murs et qui repose beaucoup sur le texte. Quand Anaïs Demoustier a déboulé sur le plateau, on a essayé plusieurs choses, et puis elle a progressivement repris son accent du Nord car elle vient de là-bas – ça la faisait marrer. On travaillait aussi la musicalité des mots, on modifiait parfois certains dialogues, c’était un mariage de tout le monde. Les comédiens étaient comme des musiciens, il fallait les accorder entre eux, il fallait que ce ne soit pas dissonant. Et que ce soit amusant.

Au-Poste900

S’agissant d’un huis clos, le décor du commissariat s’avère aussi central. Comment avez-vous pensé ce lieu ?
Depuis Wrong, la direction artistique de mes films est assurée par ma femme, Joan Le Boru. Et ce retour en France lui permet à elle aussi de communiquer plus précisément avec des équipes qui comprennent mieux ses influences et ses envies. On a tourné Au Poste ! au siège du Parti communiste, dans le XIXe arrondissement, un bâtiment conçu par le grand architecte Oscar Niemeyer. Joan a transformé l’endroit tout en respectant sa vision architecturale d’origine. Moi, j’aime que l’image soit un peu naturaliste, j’ai horreur des trucs clinquants. Il fallait donc trouver une direction artistique solide qui s’adapte aussi à une forme de naturalisme. On ne fait pas juste du beau, on mélange aussi avec du vrai.

Le film repose d’abord sur une narration classique et linéaire, puis l’unité de lieu, de temps et d’action vole en éclats…
Je vois mon travail comme un terrain de jeu. L’objectif était de faire une comédie policière, comme dans les années 1980, mais à ma propre sauce. Si j’ai joué avec les codes de la pièce de théâtre, de l’interrogatoire et du polar français avec des flash-back, je reviens forcément vite à une ambiance psychotique. Mais l’angoisse est plus légère cette fois-ci. On ne quitte a priori jamais l’intrigue du film, si ?

Ça se discute. Au Poste ! fait clairement 
penser aux cerveaux fous et dérangés de Steak ou de Réalité. On se croirait presque dans un asile géant.
Je crois qu’on a tous des démons et des obsessions. Quand j’ai commencé à faire des courts métrages, j’avais cette pulsion de réaliser des films fantastiques car j’étais passionné par John Carpenter et par Massacre à la tronçonneuse. Mais je passais finalement à côté de cette pulsion dans mes premiers gestes de cinéma et je me retrouvais à raconter des histoires intimistes avec des humains qui discutent et dysfonctionnent. Je ne suis pas calculateur dans ma façon de faire du cinéma : il ne s’agit pas d’aléatoire car il y a beaucoup de travail d’écriture, mais je laisse clairement les portes de l’inconscient ouvertes. J’aime ce qui est de l’ordre du rêve, c’est comme ça que je m’y retrouve. Et la dimension cauchemardesque peut logiquement être perceptible dans Au Poste !, notamment parce que je sème de petites graines d’étrangeté, comme celle du trou dans le torse de Benoît Poelvoorde. C’est de toute façon le même cerveau qui a généré ce film et les précédents. Ce sont des comédies cosmiques.

Comme votre précédent film, Réalité, en 2015, Au Poste ! ne fait plus entendre aucune de vos compositions musicales, signées sous le pseudo de Mr Oizo. Le musicien s’efface-t-il au profit du cinéaste ?
J’en ai marre d’entendre ma musique, c’est vrai. La bande originale de Wrong Cops (2013) proposait un feu d’artifice de ma musique electro car ça collait au côté crade, bête et méchant du film. Mais j’occupe tellement de postes sur Au Poste ! – j’ai écrit le scénario et les dialogues, j’ai été cadreur, j’ai fait la lumière, j’ai fait le montage – que je n’ai plus besoin de cette étape où il faut aussi composer. Ma musique était au départ un accompagnateur rassurant, mais je suis content d’en être libéré. Je peux aborder mes films autrement. Là c’est David Sztanke, l’ex-Tahiti Boy, avec qui j’avais fait la B.O. de Wrong en 2012, qui a composé la musique.

Vous venez de tourner votre prochain film, Le Daim, avec Jean Dujardin et Adèle Haenel. Vous restez en France ?
Oui, je suis rentré dans une boulimie française. Je suis en train de monter Le Daim, dont le tournage s’est terminé en avril dans les Pyrénées. C’est l’histoire d’un type dont la vie change à cause d’un blouson en daim. Et je suis en train d’écrire les scénarios suivants. C’était une bonne idée de m’isoler et de réaliser des films hybrides en Amérique pour mieux revenir au pays avec un nouvel usage des dialogues. C’est fou de se dire qu’Au Poste ! est mon premier long métrage tourné à Paris, et même mon premier en France [il avait tourné son premier long, Nonfilm, en Espagne, ndlr]. J’avais toujours besoin d’être ailleurs pour filmer, mais je suis aujourd’hui guéri de cette petite maladie. Tourner en anglais c’était comme porter un masque, mais je suis enfin prêt à travailler non masqué dans l’Hexagone ! Et il y a plein de comédiens que j’ai envie de diriger. Benoît Poelvoorde, Grégoire Ludig, Jean Dujardin et Adèle Haenel, c’est vraiment le haut du panier. Je suis fou de bonheur d’avoir pu tourner avec eux.

Le cinéma incarne-t-il toujours à vos yeux cet objet à l’existence quasi impossible ? C’était le sujet en 2001 de Nonfilm, dans lequel le personnage demandait : « Est-ce 
qu’il y a un film ? »
Il y a toujours quelque chose de l’ordre de l’impossible, oui. Faire un film sur un pneu [Rubber, en 2010, ndlr], c’était impossible. Et le huis clos d’Au Poste !, c’est dur et ingrat, car le travail ne se voit pas forcément. Il y a un côté impossible à faire une pièce de théâtre au cinéma, il y a cette hantise d’un genre vers lequel il est déconseillé d’aller, où la mise en scène serait pauvre. Mais une fois que le ton d’un film est trouvé sur le plateau, cela devient vraiment surnaturel et magique.


: « Au poste ! »
de Quentin Dupieux
Diaphana (1 h 13)
Sortie le 4 juillet