Cette semaine, Denis Villeneuve s'essaye brillamment à la science-fiction, tandis que Werner Herzog revient aux fables prométhéennes.


PREMIER CONTACT

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Travaillant les figures arrondies, Denis Villeneuve (Prisoners, Sicario) élabore un grand film de science-fiction sur la communication et l’humanité, aussi définitif qu’infini. Alors que sa fille malade vient de rendre son dernier souffle, Louise Banks (Amy Adams) chancelle dans un couloir incurvé de l’hôpital. Un plan montre ensuite sa salle à manger, où la forme semi-ovale d’un abat-jour se découpe en tache noire sur l’eau d’un lac, vu à travers la baie vitrée. Cette silhouette, c’est presque celle des vaisseaux extraterrestres que l’on voit, quelques scènes plus tard, apparaître simultanément à plusieurs endroits de la planète. Louise, qui s’avère être l’une des meilleures linguistes au monde, est alors sollicitée par la C.I.A. pour déchiffrer le langage des aliens qui projettent de grands cercles noirs irréguliers sur une vitre entre les humains et eux. Omniprésents – jusqu’à un subjuguant plan aérien dans lequel la caméra fonce vers un vaisseau avant d’opérer un gracieux demi-tour pour se poser sur une base militaire –, les ovales et les courbes confèrent d’abord une certaine douceur à ce récit de deuil et de planète au bord du chaos (les grandes puissances mondiales ne s’entendent pas sur les intentions des aliens, et certaines veulent ouvrir le feu). Mais ils représentent surtout, comme le comprend peu à peu Louise, une tout autre façon de concevoir la vie et l’espace-temps. Non en une ligne droite reliant deux points selon un trajet à sens unique, mais en un voyage infini, porteur d’un existentialisme à la fois paradoxal et bouleversant. Denis Villeneuve boucle ainsi brillamment ses circonvolutions sans enfermer ses personnages, prouvant, au contraire, son immense foi en l’être humain. T.Z

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SALT & FIRE

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Une scientifique accuse le dirigeant d’une multinationale d’avoir provoqué un désastre environnemental… Sous ses dehors de thriller écolo, Salt & Fire signe le beau retour aux sources de Werner Herzog, qui renoue ainsi avec les fables prométhéennes démesurées – Fitzcarraldo (1982) et son bateau hissé au sommet d’une colline. Cette fois-ci, en Bolivie, la dérivation pharaonique d’un fleuve a fait s’étendre un immense désert de sel et a réveillé un volcan dont l’explosion menace de supprimer toute trace de vie sur Terre. D’un film à l’autre, le désastre a bien changé d’échelle, et l’histoire de cette prise d’otages sur fond de catastrophe naturelle sonne un peu comme une rédemption, pour un cinéaste accusé de déforestation récréative du temps des prouesses du tournage de Fitzcarraldo. Car Salt & Fire, élaboré en marge des conventions narratives, vaut d’abord pour la splendeur trouble de ses paysages. Du polar écolo au survival en mer de sel, et en caressant le film d’apocalypse, Herzog brouille les pistes pour mieux confronter nos peurs à l’hypothèse vengeresse de ce dernier genre : et si la nature détenait le boîtier de notre extinction ? A.D

SEX DOLL

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En suivant une jeune Française qui se prostitue à Londres, Sylvie Verheyde (Stella, Confession d’un enfant du siècle) n’esquive pas le moralisme, mais compose un ballet de personnages emballants. Du titre aux plans flous sur les visages de vieux clients déformés par l’orgasme, on perçoit vite la vision de la cinéaste sur la prostitution. La nuance aurait été bienvenue, mais Verheyde semble plutôt intéressée par les archétypes que ce milieu lui permet d’aborder : l’héroïne (parfaite Hafsia Herzi), en cendrillon qui ne cherche pas sa pantoufle de vair mais son innocence perdue ; un ténébreux tatoué (la révélation Ash Stymest), ange écorché et salvateur ; une mère maquerelle impulsive (la trop rare Karole Rocher), sorte de parrain ayant troqué son cigare contre un vapoteur ; un chauffeur taquin et un peu crétin (Paul Hamy, toujours plus animal), en cerbère garant de ce business illicite. On a plaisir à voir leurs trajectoires se croiser dans les atmosphères romantiques et sombres de la capitale anglaise, ici si dépouillée des clichés qu’elle en devient méconnaissable, et leurs états d’âmes se dévoiler pudiquement. T.Z