Président du jury au festival de Contis, dans les Landes, le cinéaste, poète et musicien F.J. Ossang venait aussi dédicacer son dernier livre, Mercure insolent, un essai incendiaire sur la progressive disparition de la pellicule argentique. Rencontre en bord de mer.


F.J. Ossang est à l’origine de la plus belle séquence de ski nautique de l’histoire du cinéma. Dharma Guns (2010), son dernier film, s’ouvre ainsi, dans un noir et blanc catégorique : Elvire, sa compagne, lunettes de soleil et cuir moulant, est au volant d’un hors-bord qui transperce le plan et tracte un type qui slalome à toute berzingue sur les flots. De la vitesse, des contrastes, la musique brute de Lard, le groupe indus de Jello Biaffra, ex-chanteur des Dead Kennedys : il en faut peu pour inscrire la scène au panthéon des images de glisse au cinéma. « J’ai fait pas mal de ski nautique étant jeune et je trouvais qu’on ne rendait pas assez hommage à cette discipline. Le ski nautique c’est BROOOUM !, c’est le bruit, on sent l’essence, c’est un truc du XXe siècle », nous dira le réalisateur. L’extrait est le préambule d’un film torturé, décousu. L’homme qui brave la flotte avec courage a un accident et se réveille dans un lieu étrange, brassant les époques et les horizons culturels. Le spectateur a la même sensation : on pénètre dans un film d’Ossang comme dans un coma très agité.
Oppressant, sombre, délirant, le monde imaginé par le cinéaste fait appel à des clones, des guerriers, des complots, des radiations nucléaires, des virus, des trafics d’armes, des invasions. « C’est la réalité, on est cernés, il n’y a presque plus d’êtres humains. Il y a des zombies androïdes partout ! Les machines ont pris le pouvoir, et qui est derrière ces machines ? On ne sait pas ! », s’emporte-t-il. Il plaisante, bien sûr. Sur la terrasse couverte de la pizzéria Aloha, à Contis, F.J. Ossang, tout de noir vêtu et la crête couleur cendrier, parlotte avec les membres de son jury dans une ambiance conviviale. L’homme est assez loin de son image so cold et apparaît plutôt chaleureux, ponctuant tout de même ses phrases de détonations : Bang ! Baoum ! Wham ! Chaque mot est un coup de feu. On vient lui proposer une promenade sur la plage, espérant réveiller chez lui certains souvenirs de tournage – les punks qui jouent à la roulette russe à Dunkerque, au bord de la mer du Nord, dans L’Affaire des divisions Morituri(1984), son premier film sauvage, une histoire de gladiateurs et de paris souterrains. Mais Ossang préfère rester au restaurant, il a un peu froid. Punk un jour, punk toujours.

IF PUNK IS DEAD HE’S A ZOMBIE

À quoi bon des cinéastes en temps de manque ? C’est la question qui hante les pages de Mercure Insolent dans lequel Ossang, dans un style tripal, une langue convulsive, s’en prend au système économico-culturel, faisant rebondir ses réflexions avec des textes d’Artaud, de Mallarmé ou de Burroughs. « Ce n’est pas une attaque du numérique, c’est plutôt le procès de la numérisation générale du monde. Disons que je suis très attaché au noir et blanc en pellicule, qui permet de déterritorialiser le paysage. Mais j’aime aussi la couleur. Pour Docteur Chance (1997), j’étais techniquement obligé de l’utiliser parce qu’il n’y avait pas de labo noir et blanc au Chili, où l’on a tourné. »
Cet hommage au film noir filmé dans des paysages irradiants (« Le chef opérateur, c’était le dieu soleil ») est l’une des seules incartades de Joe Strummer au cinéma : « Docteur Chance, c’est le tombeau de ma jeunesse : fast cars, fast girls. Strummer est quelqu’un que j’ai beaucoup admiré, c’était un vrai gentleman du chaos. » Pour Ossang, les rockers sont les derniers protagonistes de l’aventure littéraire. En tant que membre du groupe noise ’n’roll MKB Fraction Provisoire, sa collaboration avec le leader des Clash n’apparaît pas surprenante à l’écran. « J’ai eu un numéro de fax, j’ai envoyé une dizaine de pages assez détaillées, et il m’a répondu trois jours après : “Acting is better for actors.” Puis on s’est rencontré à Londres, où je lui ai dit que je voulais réaliser un film punk de l’âge classique, c’est-à-dire qui commence en 1917, pas en 1977. Et la préproduction a duré deux ans, alors il s’est découragé. Je lui ai alors envoyé une photo de F. Scott Fitzgerald enflé par le gin, sous-titrée Cent faux départs – le nom d’une de ses nouvelles. J’ai signé « So long, Joe ». Alors il a changé d’avis. »
Les films d’Ossang mettent longtemps à se faire, donc il écrit des livres. On lui demande ce qu’il filmerait s’il avait tout l’argent du monde. Inspiré, il répond : « La guerre civile russe, c’est Boum ! Braam ! L’extinction des possibilités. Le corps à corps, la folie. » Et que prépare-t-il ? « J’écris un film un peu maritime, avec des bateaux. Mais des cargos, hein. » On est arrivé à jet-skis, on repart en vaisseau fantôme.