Le cinéaste catalan, découvert en France avec Honor de Cavallería et Le Chant des oiseaux, a cette année remporté le Léopard d’Or au festival de Locarno pour Histoire de ma mort. Dans ce film qui sortira le 23 octobre, deux figures mythiques, Dracula et Casanova, se partagent l’affiche. Il y a quelques mois, le réalisateur s’était vu offrir une carte blanche par le centre Pompidou. Nous l’avions rencontré.


D’abord, il nous prend à témoin. Une dame vient de lui glisser une enveloppe. À l’intérieur, une liasse de gros billets. « On va véri­fier ensemble si le compte est bon », dit-il. Avec ses grosses bagouses en or glissées sur presque tous les doigts de sa main, il calcule minutieusement. « Correct », lâche-t-il sans un regard pour celle qui lui amène son dû. Il la remercie vaguement, elle part et referme la porte. Pendant tout l’entretien, le cinéaste gardera ce flegme un peu désinvolte, ponctuant toutes ses phrases de « pff… bon… » On ne l’imaginait pas comme ça, les yeux un peu tom­bants, le visage orné d’une moustache qui ressemble à de la paille. Une apparence pataude contrebalancée par son style vestimentaire, extrê­mement élaboré, d’une élégance rare, avec un accent catalan solaire et très prononcé.

Albert Serra s’est fait connaître en France en 2006 avec Honor de Cavallería, une variation minima­liste sur le Don Quichotte de Cervantes. Minima­liste parce que Serra évacue tout l’aspect épique du roman et se concentre sur la relation entre Don Quichotte et son écuyer Sancho Panza. Le pre­mier divague, le second se tait, et Serra contemple la nature autour de lui. Cervantes s’y voit totale­ment démystifié. Mais pour le cinéaste, l’aventure est autre part : « La dimension héroïque, c’est le concept du film. Je voulais raconter cette écra­sante histoire avec de toutes petites caméras. Le numérique est utile pour raconter cette intimité, mais, en même temps, c’est l’intimité d’un grand roman. Parfois, il y a des plans d’ensemble sur des paysages où l’on sent cette ambition. » Juste­ment, il y a une grande attention à la nature dans les films d’Albert Serra. On lui demande alors ce qu’il cherche à capter quand sa caméra la fixe pendant de très longues minutes, abandonnant presque les personnages et le fil du récit : « C’est un peu gratuit. Dans Le Chant des oiseaux, par exemple, il n’y a aucune dimension mélancolique dans le paysage, mais tout le monde me demande d’interpréter, de m’expliquer, bla-bla-bla. Alors que j’ai repéré les lieux sur Google Earth. » Le film dont parle Serra, le second à avoir été dis­tribué en France, est une splendeur graphique, avec un noir et blanc aux contrastes tranchés. L’intrigue est une interprétation épurée d’un récit biblique, celui des Rois mages qui viennent offrir leurs présents à Jésus. C’est parfois aride, souvent burlesque – il y est question de pipi christique et de saints se baignant dans une mare de boue.

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QUE SERA, SERRA

En deux films, Serra s’est ainsi déjà investi dans deux grands mythes : « Ce sont des idées, des blagues avec des amis. J’ai présenté Honor de Cavallería en Roumanie et quelqu’un m’a dit : “Tu as fait Don Quichotte, il faut que tu fasses Dracula.” Mais moi, je n’aime pas les légendes fantastiques. Du coup, j’ai inséré la figure de Casanova aux côtés de celle du vampire.» Au moins, le réalisateur n’a pas peur du caractère monumental de ses sujets. Il considère d’ailleurs sa pratique du cinéma comme une partie de corrida : « C’est pour cette idée de jouer sa vie, sa réputation, que j’emploie cette métaphore. Moi, je ne travaille qu’avec des acteurs non profession­nels, et je ne fais jamais de répétition. J’ai envie que tout soit imprévisible. C’est le danger de la fêlure. » Ainsi, en risque-tout, Serra s’est employé en 2012 à concevoirLes Trois Petits Cochons, une installation titanesque de cent une heures pour la Documenta de Kassel, rendez-vous allemand de l’art contem­porain. Centré sur Goethe, Hitler et Fassbinder, le projet a bien failli capoter au dernier moment : « Trois semaines avant que ça commence, dans un bar, je devais encore rencontrer un acteur pour tra­vailler avec lui. Moi, je méprise les acteurs. Je me suis rendu compte qu’à la table à côté de nous, il y avait Wim Wenders. Il fallait fuir, c’est comme le diable. Finalement, l’acteur a eu un cancer, je crois que c’était un signe qui nous permettait d’évi­ter cette erreur colossale. » Cette oeuvre sera pré­sentée au centre Pompidou dans le cadre de la carte blanche donnée au cinéaste qui, pour finir, garde cette tempérance je-m’en-foutiste lorsqu’il en parle : « Entre un film et une installation dans un musée, c’est un peu différent, car là il n’y a pas ce besoin de cohérence dans l’oeuvre. Dans une installation, pff… tu peux dire n’importe quoi, ils acceptent tout. Le monde de l’art, c’est du langage, tandis que le cinéma d’auteur, c’est de la littérature. C’est la dimension transitive du langage. »