De l’empreinte collective des années 1990 au tournant intimiste des années 2000-2010, le cinéma queer a toujours été synchrone avec les luttes militantes de son temps. Sa diffusion croissante ces dernières années – et ce mois-ci en particulier – le pousse à confronter sa radicalité historique et son irrévérence à un souci d’assimilation.


« Partout ou nulle part ? » Dans un article du Village Voice daté de mars 2002, la critique B. Ruby Rich s’interrogeait déjà sur la permanence du New Queer Cinema, le mouvement gay, lesbien et transgenre qu’elle avait théorisé en 1992 en révélant l’émergence des productions insolentes de Gregg Araki, Cheryl Dunye ou John Greyson, qui créaient une rupture avec les représentations des gays et lesbiennes par Hollywood (des minoritaires de service ou des victimes) parallèlement à une peur du sida qui alimentait un climat effarant d’homophobie. Dirigés contre une société hétéro normalisante, ces personnages fiers et enragés critiquaient aussi les exclusions racistes ou sexistes au sein même de leurs communautés.

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GAYSPLOITATION

Aujourd’hui, l’heure est au rapprochement plutôt qu’au conflit, et Hollywood met à l’affiche des gays et des lesbiennes comme jamais auparavant. Sorti en 2005, Le Secret de Brokeback Mountain d’Ang Lee a touché les multiplexes du monde entier, amplifiant la visibilité LGBTI (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres et intersexués) au cinéma. Les sorties retentissantes ont logiquement suivi : Transamerica (2006), Harvey Milk (2008), The Kids Are All Right (2010)… Dans le cadre français, le flot de distribution de films gays cette année semble dériver du succès de Week-End d’Andrew Haigh, variation sur le plan d’un soir qui resta plus de vingt-sept semaines à l’affiche. Son distributeur, Thibaut Fougères, explique : « Lorsque notre boîte, Outplay, a sorti ce petit film gay britannique, tout le monde a  vu que cela pouvait marcher et s’est précipité pour diffuser son propre film homo. Mais j’ai peur de l’effet de mode, que les spectateurs se lassent. » Car la plupart des entrées s’inscrivent dans une économie urbaine circonscrite entre le Nouveau Latina, l’UGC Ciné Cité Les Halles et le MK2 Beaubourg : trois cinémas à proximité du Marais, le quartier gay de la capitale. Ailleurs, à Paris comme en province, la négociation avec les programmateurs paraît coriace : « Le nombre de tickets vendus est loin d’être le même. Un marché de niche pourrait fonctionner, mais les réticences des exploitants aboutissent à des stratégies commerciales illisibles : il y a un véritable évitement du public gay », affirme Maxime Cervulle, auteur en 2010 d’Homo Exoticus, un ouvrage sur le mouvement gay français contemporain. En posant un œil attentif sur les dossiers de presse du catalogue d’Outplay, dont la ligne éditoriale s’adresse pourtant aux publics LGBTI, on note une volonté manifeste d’éclipser la dimension « gay » ou « lesbienne » des films. Sur l’affiche française de Sur le chemin des dunes de Bavo Defurne, teen movie flamand qui sort ce 14 novembre, toute référence à l’homosexualité des jeunes héros a de même été gommée, quand la version anglo-saxonne les figure sur le point de s’embrasser. Thibaut Fougères justifie ce détour par sa détermination à convaincre les programmateurs et les publics hétéros. Sur un malentendu ? « Mon job, c’est aussi de faire des entrées », se résigne-t-il.

Weekend

DRAMA QUEER

Au contraire de cette vocation universelle, les cinéastes queer des nineties se positionnaient selon une identité culturelle revendicatrice – façonnant une communauté solidaire et combative, lui inventant un discours autonome sexuellement chargé. John Greyson penchait ainsi vers l’expérimentation pour déconstruire les mythes nauséabonds sur le sida. Dans son Zero Patience (1993), une comédie musicale sur le steward accusé à tort d’être le premier patient séropositif, le réalisateur désarticulait la rhétorique culpabilisante qui plombait les malades en faisant intervenir l’association Act Up. House of Boys de Jean-Claude Schlim, qui sort ce mois-ci, vient combler l’absence d’images du sida depuis une décennie (malgré un nombre de contaminations en hausse) en plongeant dans l’univers coloré d’un club de striptease à Amsterdam, en 1984. Cette imagerie aguichante pourrait ressusciter l’esprit queer des nineties ; mais lorsque la thématique du sida est abordée, le film se calque sur un schéma narratif proche du prude Philadelphia (1993) de Jonathan Demme, figurant un corps homosexuel faible, avec un rapport aigu à la pathologie sociale.

Beaucoup de publications parlent pourtant, à propos de Week-End ou de Keep The Lights On d’Ira Sachs, d’un renouveau du cinéma queer : « C’est plutôt un tournant intimiste, centré sur le couple. On est passé du reflet d’un mouvement social collectif à des démarches plus individuelles, une fragmentation de l’activisme », précise Maxime Cervulle. La persistance du New Queer Cinema dans les films contemporains se situerait plutôt dans la construction d’une mémoire communautaire complexifiant les régimes d’historicité officiels. Le très beau documentaire de Sébastien Lifshitz Les Invisibles fait le portrait de la génération de lesbiennes et gays nés dans l’entre-deux-guerres. Les différents témoignages déploient une parole emplie de sagesse, entre intime et politique : « C’est en collectionnant de la photographie amateur des années 1950 que je me suis intéressé à leur histoire, raconte le réalisateur. C’étaient des clichés plutôt heureux d’un amour entre femmes, ce qui contredisait la trajectoire habituelle d’un passé homosexuel forcément répressif et plein de souffrance. » Sorti l’année dernière, Too Much Pussy! d’Émilie Jouvet venait disputer le peu de crédit apporté au cinéma lesbien et trans par les producteurs. Le New Queer Cinema a malheureusement surtout été un phénomène masculin, minorisant en son sein des réalisatrices aussi talentueuses que Cheryl Dunye (The Watermelon Woman, 1996) ou Monika Treut (Gendernauts, 1999). Vivifiant, le film de Jouvet se reconnecte à l’activisme des années 1970-80, revenant à de l’éducation sexuelle old school, telle qu’elle se pratiquait dans les collectifs féministes de l’époque. Pas une seconde vague donc, mais au moins un ressac.

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