Mesquin, tordu, hilarant, le nouveau film de Paul Thomas Anderson souffle le chaud et le froid sur un couple dépareillé et offre à Daniel Day-Lewis un dernier rôle de démiurge malade.


Depuis qu’il a rangé au vestiaire son costume de super-prodige (Boogie Nights, Magnolia) pour évoluer vers une forme de cinéma plus contenu, plus tortueux (The Master), rien ne semble vouloir résister à celui que l’on nomme PTA. Hier, avec Inherent Vice, il portait astucieusement à l’écran le roman pourtant jugé inadaptable de Thomas Pynchon, Vice caché. Aujourd’hui, avec Phantom Thread, il enregistre le dernier tour de piste de l’acteur et mâle alpha Daniel Day-Lewis, qui a récemment annoncé son départ anticipé à la retraite – Danny, vraiment ? L’homme aux trois Oscars campe ici un grand couturier british, Reynolds Woodcock, qui habille depuis des décennies les femmes de la haute société occidentale. Sourcilleux, exigeant, lunatique, il est épaulé dans son entreprise par une sœur qui lui tient la bride courte, gérant à la fois sa vie professionnelle et affective. Le duo forme un véritable monstre à deux têtes, entre les griffes duquel tombe une jeune serveuse sans histoires, Alma (Vicky Krieps), dont Woodcock s’amourache et décide de faire sa muse. Le destin de cette Vénus de fortune semble couru d’avance : inspirer le créateur le temps d’une saison, puis rejoindre la cohorte d’amantes éconduites au fond de la remise. Mais Alma, contre toute attente, s’accroche, résiste. Elle résiste à l’érosion des sentiments, aux caprices de Woodcock, à la circonspection de sa sœur, en se logeant tel un parasite récalcitrant dans chaque interstice et recoin du quotidien.

Loin de la fresque flamboyante sur un artiste au zénith de son influence, Phantom Thread est une comédie conjugale étonnamment triviale, goguenarde, sous le rictus de laquelle émerge progressivement un drame amoureux cruel, venimeux, claquemuré dans une maison de poupée aux airs de labyrinthe mental (on pense parfois à Shining). Comme dans There Will Be Blood et The Master, des puissances magnétiques changeantes reconfigurent d’une scène à l’autre les rapports de force entre les personnages, dessinant une cartographie psychologique de plus en plus complexe et instable. Passionnant.


de Paul Thomas Anderson
Universal Pictures (2 h 10)
Sortie le 14 février