INTERVIEW – Avec son indémodable foulard et ses lunettes fumées, Peter Bogdanovich s’est forgé depuis des années une image de dandy américain. Réalisateur, acteur, mais aussi intervieweur des plus grands réalisateurs du cinéma classique, il est révéré par la jeune génération, de Wes Anderson à Quentin Tarantino, qui voit en lui la mémoire disparue de Hollywood. À l’occasion de la sortie de Broadway Therapy, sa nouvelle friandise surannée, rencontre avec un homme qui peut se targuer d’appeler Hitchcock, Alfred.


Broadway Therapy ne ressemble absolument pas aux comédies actuelles. On vous sent plus proche d’Ernst Lubitsch ou de Howard Hawks que de Judd Apatow ou même des frères Farrely…
Encore heureux ! La comédie d’aujourd’hui me désole. Ce ne sont plus que des gags sur les fluides corporels et le sexe. Un peu d’élégance ça ne fait pas de mal, non ? Ça ne veut pas dire qu’on doit être prude ou coincé, mais simplement qu’il faut essayer d’élever un peu l’humour. Hawks et Lubitsch étaient grivois, mais ils avaient l’intelligence de faire appel à notre mauvais esprit. Aujourd’hui, vous vous en prenez plein la gueule à l’écran. Aucune complicité. Vous vous sentez juste sale.

Vous n’êtes pas tendre avec le cinéma actuel…
Qui le serait ? Nous sommes dans une ère de décadence artistique.

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Vous pensez vraiment que le cinéma était meilleur du temps du code de censure des années 1930 et des films tournés à la chaîne ?
On peut penser ce que l’on veut du système des studios hollywoodiens, mais au moins on savait faire des films ; ou plutôt on savait faire des films qui s’adressent à tout le monde. Aujourd’hui, on fait des films pour des niches. On se pose trop de questions. On cherche trop à satisfaire le public ; alors qu’il faudrait juste réapprendre à faire des films essentiels, des films simples. Un cinéaste comme John Ford serait très malheureux de nos jours. On lui poserait trop de questions. Ford, ce qu’il aimait, c’était tourner. Dorénavant, il y a tellement d’étapes compliquées avant que vous puissiez réellement commencer le tournage que la créativité s’épuise d’elle-même.

Vous êtes l’auteur de Who the Devil Made it, célèbre livre qui compulse vos interviews avec quelques-uns des plus grands réalisateurs hollywoodiens tels qu’Alfred Hitchcock, Fritz Lang ou Robert Aldrich… Un tel ouvrage vous semblerait-il intéressant avec les réalisateurs actuels ?
Non. Les gens que j’ai rencontrés, que ce soit Alfred [Hitchcock] ou John [Ford], ont commencé pratiquement avec le cinéma. Ils ne théorisaient pas les choses. C’est comme s’ils découvraient en permanence le jouet extraordinaire qu’ils avaient entre les mains. Je ne pense pas qu’ils avaient conscience qu’ils allaient devenir des légendes. Aujourd’hui, au contraire, tout le monde veut imprimer sa propre légende. N’importe quel réalisateur se met en scène, délivre ses grandes théories et pense révolutionner le cinéma. La simplicité des réalisateurs du cinéma classique hollywoodien tels que Hawks ou Lubitsch, c’est qu’ils se considéraient avant tout comme des artisans, et ensuite, peut-être, comme des artistes.

Précisément, n’est-ce pas compliqué, pour les cinéastes américains actuels, de s’affranchir de la tutelle de tels monstres sacrés ?
Il faut qu’ils se mettent dans le crâne qu’ils n’arriveront pas à rivaliser avec eux. Ce n’est pas une question de talent, c’est une question d’époque. Il y a des bons films qui sortent aujourd’hui. Peu, mais il y en a. Mais aucun ne peut avoir la même fraîcheur, la même innocence que les films de Lubitsch, ou la puissance aventurière de ceux de Ford. Le cinéma est en train de devenir un art ancien. Ce n’est pas triste, mais il nous faut simplement l’accepter. J’aurais aimé pouvoir vivre cette période dite « classique » où le cinéma était encore excitant et nouveau.

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Avec Broadway Therapy, vouliez-vous faire un film « comme autrefois » ?
Je l’ai écrit dans cet esprit en tout cas. Mais c’est un peu ma manière de faire, je crois. Je suis un mélancolique. J’ai toujours fait du cinéma en regardant en arrière. Même On s’fait la valise, docteur !, mon plus gros succès, était un hommage à Howard Hawks, au milieu des années 1970 [le film est sorti en 1972, ndlr]. Noah Baumbach et Wes Anderson m’ont beaucoup encouragé à faire ce nouveau film. J’aime ces deux cinéastes, parce que ce qu’ils préfèrent, avant tout, c’est le charme. On manque de charme aujourd’hui, vous ne trouvez pas ?

Puisque vous ne semblez pas goûter le cinéma contemporain, comment avez-vous fait pour travailler avec des acteurs comme Owen Wilson ou Jennifer Aniston ?
Ce n’est pas parce que je regrette le cinéma d’antan que je rejette complètement celui d’aujourd’hui. Je n’aime pas la manière dont on fait des films. Est-ce que les réalisateurs et les acteurs sont tous complices de ce mode de production-là ? Pas nécessairement. Owen [Wilson] ou Jennifer [Aniston] ont accepté ma manière de travailler « à l’ancienne » comme vous dites. Ce sont des acteurs qui ont envie de ça. Je crois d’ailleurs que Jennifer est plus victime du système qu’autre chose. C’est une actrice formidable, très complète, très drôle. C’est elle qui voulait jouer ce rôle de psychothérapeute névrosée, précisément parce que c’est le genre de rôle qu’on ne lui propose jamais. Tout est cloisonné aujourd’hui. Il n’y a plus de stars de cinéma comme avant, il n’y a que des acteurs que l’on réduit à des stéréotypes.

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Broadway Therapy est un film sur le mensonge qui caricature le milieu du théâtre mais aussi celui du cinéma. Une manière de régler des comptes ?
Pas du tout. Je n’ai pas d’aigreur. Comme toute comédie, je me suis inspiré des choses que j’avais vues pour mieux m’en amuser et m’en éloigner. C’est un film léger, vous savez ! Moi, j’aime la comédie, celle qui nous change les idées. Quand j’ai commencé à faire du cinéma, dans les années 1970, l’époque n’était pas trop à la légèreté. Je me souviens que Blake Edwards, après qu’il a vu On s’fait la valise, docteur !, m’a dit : « Dans les années 1960, c’est moi qui aurais fait un film pareil ! » Broadway Therapy a sûrement le même côté anachronique.

Un film explique aussi que Hollywood, c’est  avant tout la légende que l’on veut en faire, non ? Vous avez participé à édifier celle-ci.
Dans mes entretiens, j’ai essayé de raconter Hollywood tel qu’il était. L’anecdote qui ouvre le film – comment Lana Turner a été « découverte », par hasard, au coin d’une rue –, c’est tout le charme de Hollywood. Ça alimente nos rêves. Alfred (Hitchcock) me disait : « Hollywood a compris qu’il fallait parler à tout le monde et non à chacun, parce que l’Amérique est un pays fait d’étrangers. » La légende de Hollywood, comme les contes, vise l’universel.

Dans le film, vous nous expliquez que la meilleure manière de draguer, c’est de citer Lubitsch…
C’est un conseil que je vous donne ! Révisez votre Lubitsch et vous ne dormirez plus jamais seul.


Broadway Therapy
de Peter Bogdanovich
avec Imogen Poots, Jennifer Aniston…
sortie le 22 avril