Après le sublime et méditatif Ida en 2014, Pawel Pawlikowski renoue avec le noir et blanc et le format carré pour Cold War, récit d'une histoire d'amour passionnelle contrariée par la guerre froide. Entre la Pologne communiste et le Paris bohème des années 1950, les musiciens Zula et Wiktor se fuient, se retrouvent et se perdent sans cesse. Pour composer ce beau film mélancolique, Prix de la mise en scène à Cannes, l'élégant cinéaste polonais a ravivé bien des flammes.


Les film est inspiré de l’histoire de vos parents. Ça vous a aidé à la comprendre ?
Non, j’ai compris l’histoire de mes héros, mais pas celle de mes parents ! Plus je pensais à eux, moins je les comprenais. Ils ont vécu une relation très bordélique et compliquée durant quarante ans, ils étaient mal assortis psychologiquement et socialement. Ils se sont séparés trois fois, puis ils sont morts ensemble, assez vieux, juste avant la chute du mur en 1989. Il y a quelques semaines, j’ai découvert des vieilles lettres de ma mère dans la cave de ma tante, adressées à ses amants… C’est incroyable, elle n’était pas comme ça ! Pour faire mon film, il a fallu que je me détache d’eux, me dire que je créais deux personnages qui leur ressemblent par certains aspects, mais qui ont une logique propre. Et comme je ne voulais pas faire un gros travail de maquillage pour vieillir les comédiens, j’ai voulu que tout se passe sur un laps de temps assez court, durant la période communiste.

Comment avez-vous reconstitué l’atmosphère de la Pologne des années 1950 ?
Pour Ida [sur une orpheline élevée dans un couvent et découvrant la vie extérieure avant de prononcer ses vœux, dans la Pologne des années 1960, ndlr], je m’étais basé sur des images précises de mon enfance. Cold War se déroule un peu avant que j’aie des souvenirs [il est né en 1957, ndlr], on s’est donc inspirés de photos et d’une certaine idée de cette période. On a trouvé de vieux clichés de l’ensemble folklorique qui a inspiré celui qu’on a formé pour le film. Ce style de musique était très présent quand j’étais petit, en Pologne. Qu’on le veuille ou non, on l’écoutait tout le temps, car il n’y avait pas beaucoup de stations de radio, mais, avec mes amis, on se débrouillait pour écouter les Small Faces, les Kinks ou les Rolling Stones. Le mode de vie de l’époque était très dépouillé, il n’y avait pas d’électricité dans la campagne, les lumières étaient très simples.

À la sortie d’Ida, vous m’aviez justement dit avoir voulu faire un film « simple, dépouillé, comme une alternative à notre société saturée de bruit et d’images, et qui a perdu le fil ». La même intention vous animait-elle pour Cold War ?
J’ai toujours, quelque part, ce désir. Mais j’ai réintroduit un peu du monde, un peu plus d’énergie dans ce film. Il y a de la profondeur de champ, quelques mouvements de caméra, et surtout je ne cadre pas aussi bizarrement que dans Ida, c’est un peu plus classique, même si c’est aussi un format carré. Ida était une méditation, une prière, quelque chose comme ça. Cold War, comme son titre le suggère, montre la guerre, l’amour, le contraste entre deux personnages et deux mondes totalement différents, avec au centre cette héroïne qui anime tout. Ç’aurait été absurde de ne pas suivre ses mouvements.

Le récit se déroule sur une quinzaine d’années, mais vous les ramassez sur 1 h 30 au moyen de nombreuses ellipses qui éludent certains moments clés du récit. Qu’est-ce qui a motivé ce parti pris narratif ?
Les biopics, par exemple, sont souvent bavards, avec beaucoup de scènes explicatives et de raccourcis – ceci explique cela, les héros font ceci parce qu’ils ont fait cela. Je préfère me concentrer sur des questions cinématographiques et psychologiques. Comment on se rend d’ici à là, ce n’est pas mon problème, c’est celui du spectateur ; beaucoup préfèrent être guidés, mais ceux-là peuvent quitter la salle ! J’imaginais que ce film allait laisser beaucoup de gens froids, mais j’ai été surpris : cette façon de raconter touche un public assez large. Des films comme Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman m’ont beaucoup encouragé. Il y a de longs dialogues qui sont comme des courts métrages. Je l’ai vu il y a longtemps, mais ça m’avait impressionné qu’un rapport de pouvoir entre femme et homme puisse changer à ce point, et qu’on puisse le raconter avec des ellipses.

À Cannes, vous avez dit à l’AFP craindre 
que le film ait des problèmes en Pologne, notamment parce qu’Ida avait été mis sur une sorte de liste noire par le nouveau gouvernement…
On a un peu exagéré ce que j’ai dit : je suis peu aimé du gouvernement, mais on ne vit pas dans un régime totalitaire. Cold War est sorti en Pologne. C’est même devenu un phénomène, puisqu’il a fait 750 000 entrées. À Cannes, j’ai dit qu’Ida était sur une liste noire à la télévision publique, qui est aux mains de l’État et est devenue un vecteur de propagande. Ils ont montré le film avant les élections, parce que l’État l’avait en partie subventionné. Mais après l’Oscar [obtenu en 2015, ndlr], le gouvernement fraîchement élu a décidé de ne pas diffuser Ida à la télé. Il y a eu des protestations et ils ont fini par céder, mais en faisant précéder la diffusion d’une discussion entre deux intellos d’extrême droite qui expliquaient comment il fallait voir le film – « cette propagande juive… », « ce point de vue juif… ». C’est idiot, c’est incroyable ! Après, je me suis fait bannir de tous les instituts polonais à l’étranger – les instituts, pas les institutions. J’ai des amis qui y travaillent et me disent : « On ne peut pas t’inviter ou montrer ton film parce que tu es sur une liste noire non officielle. »

zimna_wojna_fotosy189-Cold war (c ) tukasz Bak

(c) Lukasz Bak

Qu’a pensé le gouvernement de Cold War ?
Notre ministre de la Culture a trouvé que c’était une belle histoire. Il y a deux ans, quand j’ai commencé à travailler avec l’ensemble folklorique Mazowsze – à qui j’ai pris trois chansons et quelques jeunes danseurs et chanteurs pour mon ensemble fictif –, celui-ci ne recevait pas beaucoup d’argent. Mais depuis la sortie du film, le gouvernement a investi massivement sur lui, ils ont décidé que c’était de nouveau la carte de visite de la Pologne. D’un autre 
côté, ils enlèvent les subventions pour le théâtre d’avant-garde…

Quelle attitude le gouvernement adopte-t-il avec les réalisateurs polonais ?
Ils veulent ce qu’ils n’ont pas : ils peuvent trouver des journalistes pour faire leurs chaînes d’État, trouver leurs juges pour leur cours de justice, mais ils ne peuvent pas trouver des metteurs en scène qui vont faire leur cinéma. Dans la jeune génération de cinéastes polonais, personne ne veut faire les films héroïques et historiques 
que le gouvernement souhaiterait voir. 
Peut-être que ça arrivera, mais pour l’instant il y a une certaine solidarité, personne ne veut se vendre. Au festival de Gdynia [une station balnéaire polonaise de la mer Baltique, ndlr], on voit quelques films de commande sur des soldats anticommunistes, mais c’est rare, et c’est trop évident que c’est commandité par l’État.

Après un exil d’une quarantaine d’années, vous êtes revenu habiter en Pologne. Pourquoi ?
Ça fait six ans que j’ai déménagé à Varsovie, juste à côté de là où j’ai grandi. J’aime beaucoup la Pologne, il y a mes amis, ma famille… mais il ne faut pas allumer la télévision ! Tout est à échelle humaine, les rapports entre les gens sont relativement transparents, tout est assez clair : qui est bon, qui est mauvais, qui est carriériste, qui a une attitude noble… Ça me simplifie la vie. À Paris ou à Londres, c’est tout un jeu de salons et de miroirs. Quand j’ai commencé à préparer Ida, j’ai senti que j’étais chez moi. Ça a quelque chose à voir avec mon âge ; le fait que, après un certain temps, l’être humain veut retourner à quelque chose de solide.


:de Paweł Pawlikowski
Diaphana (1 h 27)
Sortie le 24 octobre