En 1984, Pascale Ogier, actrice prometteuse du cinéma français, disparaissait la veille de son 26e anniversaire, peu après la sortie des Nuits de la pleine lune d’Éric Rohmer, gracieux portrait d’une jeunesse qui se cherche. Elle y campait Louise, une jeune femme qui, installée avec son copain à Marne-la-Vallée, loue un studio parisien, refuge nocturne dans lequel elle va être confrontée à sa solitude. Avec son physique frêle, sa voix fluette, ses coiffures bombées, elle incarnait alors les aspirations floues de la génération post-punk.


Émeraude Nicolas, sa demi-soeur côté paternel, avait 12 ans à sa mort. C’est pour mieux la connaître que la graphiste a conçu le beau livre hommage Pascale Ogier. Ma soeur, qui mêle des textes de Jim Jarmusch, de Marguerite Duras et d’autres, et des photos inédites retrouvées chez des proches (sa mère Bulle Ogier, le chef opérateur Renato Berta…). Dans celles que l’auteure a commentées pour nous, l’icône novö est aussi délicate que badass (rappelant son superbe personnage dans Le Pont du Nord de Jacques Rivette, coécrit notamment avec sa mère, qui joue également dans le film). Retour, en images, sur son éblouissant parcours de comète.

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Pascale Ogier et Fabrice Luchini pendant le tournage de la fête dans Les Nuits de la pleine lune, 1984.
« C’est une photo du tournage des Nuits de la pleine lune. Elle est avec Fabrice Luchini. Pour cette scène, l’équipe a organisé une vraie fête. Je me souviens que ma mère et d’autres gens de ma famille y sont allés, et il paraît que, quand les gens sont arrivés, ils se sont jetés sur les petits fours. Ils étaient tous bourrés et défoncés… Comme Rohmer n’était pas un grand fêtard, il a paniqué. Mais Pascale l’a beaucoup aidé. C’est d’ailleurs elle qui avait engagé Elli & Jacno pour qu’ils composent la B.O. du film [ils font une apparition dans cette scène mythique, où Pascale Ogier danse de façon robotique sur leur musique, ndlr]. »

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Pascale, Paris, 1965.
« Cette photo, je l’ai trouvée chez Bulle. Pascale devait avoir 6-7 ans. Elle était déjà si poseuse et gracieuse, elle avait une attitude de petite star. Je sais qu’enfant elle passait beaucoup de temps chez sa grandmère maternelle, parce que sa mère tournait beaucoup et que Pascale n’a pas habité avec notre père. Sa grand-mère était une personne très douce. Elle tenait à ce qu’elle soit soignée et coquette, même pour aller acheter une baguette. Je crois que Pascale a par la suite gardé cette habitude. »

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Éric Rohmer avec le chef opérateur Renato Berta et Pascale Ogier pendant la préparation du tournage des Nuits de la pleine lune, février 1984.
« Sur ce Polaroïd, Pascale est avec Éric Rohmer et Renato Berta [chef opérateur chez Jean-Luc Godard, Alain Resnais ou Claude Chabrol, il a aussi travaillé sur le tournage des Nuits de la pleine lune, ndlr]. Elle s’amusait beaucoup avec Renato pendant le tournage. Elle bossait sur la décoration du film, et, comme Rohmer avait des envies qui ne correspondaient pas forcément aux goûts des jeunes, elle trouvait des subterfuges, comme celui de faire passer tout au fond du décor un poster qu’elle n’aimait pas trop. Avec Renato, ça les faisait marrer. »

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Pascale Ogier et le philosophe Jacques Derrida se rencontrent au café Le Select pour préparer le film Ghost Dance de Ken McMullen, 1983.
« Ken m’a raconté qu’au départ Pascale devait jouer le rôle d’une fille qui n’a pas d’idées en philosophie, et qu’elle lui disait : « Mais Jacques Derrida va penser que je suis idiote ! » En réalité, elle adorait parler philo, notamment avec Marc’O [metteur en scène, dramaturge, chercheur, réalisateur et ami de Bulle Ogier, qui a notamment dirigé cette dernière dans Les Idoles en 1967, ndlr]. Hors caméra, elle a spontanément demandé à Derrida s’il croyait aux fantômes. McMullen a tout de suite voulu que ça apparaisse dans le film, et c’est devenu une scène assez importante. »

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Pascale Ogier dans son appartement après un entraînement avec un shuriken (arme traditionnelle japonaise).
« Sur celle-ci, la photographe Albane Navizet m’a raconté que, quand elle est arrivée chez Pascale, elle l’a trouvée en tenue de sport. En fait, elle venait de s’entraîner aux arts martiaux, et elle a décidé que la prise de vue se ferait comme ça, spontanément, sans la préparation habituelle. Albane Navizet me disait que dès que Pascale mettait son étoile japonaise à la ceinture, elle prenait tout de suite une attitude de guerrière. »

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Pascale Ogier dans son appartement après un entraînement.
« Ce paravent derrière appartenait à notre grand-mère commune, je l’ai chez moi maintenant. À l’époque, Pascale vivait avec Benjamin Baltimore, un artiste qui fait des photographies, des affiches de films, des sculptures. Ensemble, ils faisaient des lampes en néon, ils avaient tout un atelier. Elle était très manuelle et adorait chiner. D’ailleurs, ses bracelets en cuir, elle les avait ramenés des États-Unis. »

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Bulle et Pascale, 1971.
« Sur celle-ci, Pascale devait avoir 12 ans. Elle est avec sa mère. Je les trouve très mignonnes. Bulle m’a beaucoup aidée pour le livre, je crois que ça l’a touchée que ce projet vienne de quelqu’un de la famille. Pour moi, c’est important, parce que je garde des souvenirs flous de Pascale. Petite fille, j’avais l’impression qu’elle courait à droite à gauche. Dans mes souvenirs, je me rappelle qu’on se voyait aux vernissages de famille, comme ceux de sa grand-mère maternelle, qui était peintre. »

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Pascale Ogier et Jim Jarmusch en Italie, septembre 1984.
« La photo originale a été prise par Cristina Bertelli, puis a été retravaillée par Marc’O, du temps où il faisait des montages sur ordinateur à l’INA. On croirait voir des filtres Instagram. Avec Jim Jarmusch, ils sont allés tous les quatre au festival de Bergame, en Italie. Sur la route, ils se sont arrêtés dans une petite trattoria et ils ont fait ce portrait de Pascale et Jarmusch. Cristina était touchée par leur symétrie rock. Ils se fréquentaient probablement à l’époque, mais les histoires d’amour de Pascale restent très floues. C’était une grande amoureuse, un peu comme son personnage dans Les Nuits de la pleine lune. »


:«Pascale Ogier. Ma soeur »
d’Émeraude Nicolas
Filigranes Éditions, 304 p.