Le cinéma, ce n’est pas que pour les héros. La preuve ce mois-ci avec Comment c’est loin, ou les aventures de deux rappeurs flemmards qui traînent leur ennui le temps d’une journée, en quête d’inspiration. Avec ce premier film en forme d’autobiographie déguisée, Orelsan offre au cinéma français un nouvel éloge de la lose, à l’instar des Beaux Gosses ou des Apprentis. Mais pourquoi aime-t-on autant les histoires de galères et leurs antihéros ?


Orel et Gringe sont là, tous les deux, à attendre leur bus. Ils déblatèrent des banalités, des observations, tantôt absurdes, tantôt sensées, sur le monde et ses tracas ; puis finissent par se souvenir qu’on est dimanche et qu’il n’y a pas de bus. Cette scène donne le ton et l’esprit d’un film attachant, à la fois drôle et triste. Il est à l’image de son duo d’antihéros, bien connu des fans des Casseurs Flowters, le groupe formé par Orelsan et Gringe. Transposition de leur album du même nom (2013), Comment c’est loin décrit leurs années d’errance à Caen avant que le rap ne devienne un métier. « J’ai du mal à voir nos personnages comme des losers, nuance tout de suite Orelsan. On était juste un peu paumés, en stand-by. Le film raconte cette période d’attente, ce moment où tu es largué dans ta vie et où tu ne sais pas quoi faire ; alors tu ne fais rien, tu te laisses porter. » Pour écrire ce premier long métrage, le jeune trentenaire s’est inspiré de modèles bien précis. « J’ai revu des films avec Michel Blanc, ou Les Apprentis de Pierre Salvadori. Ce sont des films hyper cools, très drôles encore aujourd’hui. J’avais vraiment envie que notre histoire ressemble à ces films-là. »

Comment c'est loin

Comment c’est loin

Enfant des années 1980, Orelsan a été marqué par toute une génération de comédies françaises dans lesquelles des personnages maladroits, timides, pas sexy, à la Jean-Claude Dusse (Michel Blanc) dans Les Bronzés (1978), d’abord cantonnés à des seconds rôles, occupent peu à peu le devant de la scène. C’est la reconnaissance d’une nouvelle génération d’acteurs, souvent issus du café-théâtre : Michel Blanc, donc, dans Viens chez moi j’habite chez une copine (Patrice Leconte, 1981), Marche à l’ombre (Michel Blanc, 1984) ou Tenue de soirée (Bertrand Blier, 1986), Gérard Jugnot dans Scout toujours… (Gérard Jugnot, 1985) ou Tandem (Patrice Leconte, 1987). Construites comme des chroniques sur un quotidien perpétuellement déprimant, ces comédies amères prouvent que le personnage du sempiternel raté, s’il fait rire, compose aussi une émotion et un discours pertinent sur l’époque. Ces films de galères deviennent des films miroir, qui exorcisent les angoisses de la société (le chômage, la solitude des grandes villes) et qui rassurent le spectateur, soudain moins seul face à ses propres échecs. En maniant l’autodérision à merveille, Comment c’est loin réussit de même à faire rire tout en décrivant plutôt fidèlement l’enlisement d’une génération. « Attention, on n’est pas des modèles, avertit Gringe, on raconte notre histoire en essayant d’être drôle. On peut se permettre d’en rire parce qu’on est sortis de cette galère-là. »

À DEUX, C’EST MIEUX

Si les « comédies de la lose » ont une fonction cathartique dans une société de plus en plus angoissée par l’échec, elles sont aux antipodes du drame social naturaliste. La galère se doit d’être légère. L’aspect anxiogène de certaines séquences ou situations (la prise de drogue dans Marche à l’ombre, la mère invasive des Beaux Gosses, le patron raciste dans Comment c’est loin) est tout de suite contrebalancé par la réaction comique de l’antihéros qui vient désamorcer la noirceur par un trait d’esprit ou une attitude décalée. Les discussions improbables entre Orel et Gringe transforment ainsi le marasme en poésie loufoque du quotidien. Jamais misérabiliste, Comment c’est loin est surtout un véritable buddy movie, un film d’aventure qui fait du surplace, « un film sur l’amitié, sur notre amitié », précisent Orelsan et Gringe. Comme les duos formés par François Cluzet et Guillaume Depardieu dans Les Apprentis (1995) ou par Vincent Lacoste et Anthony Sonigo dans Les Beaux Gosses (2009) de Riad Sattouf, le film réactive par la galère un genre qui célèbre l’amitié masculine face à l’adversité du monde et à la cruauté des femmes, réduites à l’état de fantasmes inatteignables ou de rombières agaçantes. Misogyne, le film de losers ? « On n’est pas misogynes. On raconte juste la manière dont les mecs parlent des filles quand ils sont entre eux. Ça prouve surtout qu’ils n’ont rien compris. Normal que tout foire. » Combinant échec social et sentimental, Comment c’est loin n’est pourtant jamais sombre. Orelsan et Gringe défendent un cinéma étonnamment doux et optimiste dans lequel la galère n’est qu’une étape de transition dans la vie. « Un loser, c’est un artiste. C’est quelqu’un qui ne suit pas le rythme de tout le monde. C’est pour ça qu’on raconte leurs histoires. Parce qu’avec eux, on prend enfin le temps. Au cinéma, ça fait du bien. »


Comment c’est loin
d’Orelsan (1h30)
avec Orelsan, Gringe…