Après avoir puisé dans ses souvenirs d’adolescence pour Après Mai (2012), Olivier Assayas a-t-il pioché dans ses souvenirs de critique pour Sils Maria ? Partant de la confrontation d’une actrice installée et de son assistante, le film se penche sur les frontières poreuses entre l’art et la vie. L’occasion, pour le cinéaste, d’offrir à Juliette Binoche et à Kristen Stewart des rôles troublants.


D’où vient l’idée de planter le décor dans ces paysages montagneux ?
Je suis souvent allé en vacances à Sils Maria, en Suisse, et, une nuit durant laquelle je ne dormais pas, j’ai vu passer ce nuage long de plusieurs kilomètres. Quelques mois plus tard, alors que je regardais un DVD de Tempête sur le mont Blanc (1930), un film allemand d’Arnold Franck avec Leni Riefenstahl, j’ai visionné un bonus intitulé Le Phénomène nuageux de Maloja. Progressivement l’idée m’est venue d’inscrire l’intrigue ici, même si je ne savais pas comment me servir du nuage. C’est un paysage magnifique, imprégné de la culture de la Mitteleuropa et traversé par de mauvaises ondes.

Votre film Irma Vep (1996) était déjà une variation sur la figure de l’actrice. En quoi ces deux longs métrages se répondent-ils ?
Je reprends ce schéma d’une comédienne à qui je fais jouer quasiment son propre rôle, à cette différence près que dans Irma Vep, la démarche était plus littérale : Maggie Cheung jouait Maggie Cheung. Il s’agissait d’explorer la perte de repères de quelqu’un qui se trouve transplanté d’une culture à une autre. Dans Sils Maria, une comédienne essaie d’aller chercher le personnage en elle, de le comprendre, avant de le jouer. Je me suis inspiré de Juliette Binoche, et je n’aurais certainement pas fait le même film sans elle. Il se trouve que Juliette se définit par le travail, là où d’autres comédiennes apprennent leur texte cinq minutes avant de tourner.

Vous avez rencontré Juliette Binoche sur le tournage de Rendez-vous (1985) d’André Téchiné, dont vous cosigniez le scénario. Comment votre relation a-t-elle évolué depuis ?
C’est sans doute grâce au succès de Rendez-vous que j’ai pu réaliser mon premier film et ça a donné une vraie impulsion à la carrière de Juliette. En toute logique, on aurait dû continuer ensemble, mais on s’est rendu compte qu’il y avait un trou dans nos filmographies, que l’on a timidement essayé de combler avec L’Heure d’été (2008). Puis Juliette m’a proposé qu’on refasse un film ensemble.

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Les scènes pendant lesquelles Maria et son assistante répètent prennent la forme d’une confrontation autour de la création. Comment éviter un ton trop didactique ?
Il faut une dose d’humour. L’assistante de Maria lui renvoie un regard ironique, la ramène sur des questions triviales dès que celle-ci commence à aborder des questions trop abstraites. En réalité, au cinéma, on ne fait pas passer des idées mais de la dialectique. La question, d’une certaine façon, n’existe que si le film ne propose pas de résolution.

On imagine que vos actrices avaient des techniques de jeu différentes. Comment les harmoniser ?
En les plongeant dans le tournage sans qu’elles aient besoin de théoriser. Moi je ne répète jamais, j’essaie qu’elles aient confiance en moi. On a tourné la longue séquence du début en deux jours, ce qui est très peu. Cette scène, qui se passe dans un train, a été réalisée avec des fonds verts, dans un musée dans lequel des assistants faisaient bouger le wagon à l’arrêt. Ça nous a permis de travailler à toute vitesse, et elles ont trouvé leur synchronisme. Pour les scènes importantes, je tournais à deux caméras : ainsi elles pouvaient parler l’une sur l’autre, réagir d’une façon imprévue, partir dans des digressions. Juliette et Kristen ont fini par former une même entité.

Maria regrette son passé glorieux. Mais votre regard n’est jamais nostalgique.
C’est parce que le cinéma a fondamentalement à voir avec la jeunesse. C’est sa nature documentaire, puisqu’il est un art du présent. Le passé devient intéressant grâce à la perspective qu’on a sur lui.

Vous êtes l’un des rares cinéastes français à mélanger acteurs français et internationaux.
La transformation du monde se produit de façon transnationale. Il y a quelque chose de passionnant dans la façon dont les cultures se croisent, se rencontrent, cohabitent. Cela crée de nouveaux territoires de cinéma, car notre culture, notre imaginaire se déploie désormais dans un monde plus riche et complexe que la simple perspective franco-française. J’ai toujours vu le cinéma comme un outil d’exploration du monde.


Sils Maria
d’Olivier Assayas (2h03)
avec Juliette Binoche, Kristen Stewart…
sortie le 20 août