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Cinéma entretien

Bertrand Bonello, nuit partout

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Nocturama, qui suit un groupe de jeunes qui posent des bombes dans Paris, sidère par sa résonance avec les récents attentats. Pourtant, Bertrand Bonello a écrit son nouveau film bien avant les événements. Avec sa réflexion sur le mouvement, son onirisme sombre et ses personnages qui s’attaquent à des symboles du pouvoir et de la finance, le film, glaçant et viscéral, saisit l’angoisse d’une génération désabusée qui ne revendique rien mais espère un sursaut collectif. Rencontre avec un cinéaste préoccupé par son époque.


Vous avez commencé à travailler sur Nocturama il y a plusieurs années.
J’ai eu l’idée du film pendant que je préparais L’Apollonide. Souvenirs de la maison close, en 2010. J’étais noyé dans mes costumes d’époque, je voulais passer à quelque chose de très contemporain. Je suis parti d’un ressenti : une tension, une sensation très forte que j’ai depuis longtemps quand je marche dans la rue. Et aussi l’envie de faire un film qui soit plutôt du côté de l’action.

Pendant la conception de Nocturama, Paris a été frappé par plusieurs actes terroristes – l’attentat contre Charlie Hebdo et ceux du 13 novembre. Comment cela a-t-il affecté le projet ?
Au moment de Charlie Hebdo, nous démarrions le financement du film. On a eu des conversations complexes, mais ça n’a pas démotivé les producteurs, ni 80 % des financiers qui, au contraire, voulaient encore plus que le film se fasse. Pour moi, ça a été extrêmement déstabilisant, mais ça n’a pas enlevé le désir. Le 13 novembre, j’avais un premier montage, le film était déjà là, même si on l’a retravaillé pendant deux ou trois mois. Le plus perturbant, ça a été certaines similitudes. Dans la semaine qui a suivi les attentats, on n’entendait plus que les sirènes et les hélicoptères dans Paris, exactement comme dans le film. Les portables jetés dans des poubelles, la simultanéité des attaques, ce sont aussi des choses qu’on retrouve aussi dans Nocturama. Après ça, impossible de travailler pendant une semaine. À part le titre qui a changé – le projet s’appelait à l’époque Paris est une fête, mais ce titre d’un livre d’Ernest Hemingway est devenu une sorte de symbole après le 13 novembre –, je n’ai pas apporté de modifications au film après ce qui s’était passé. Je crois qu’il faut affirmer la fiction.   

Le sentiment de révolte des protagonistes contre le système, on devine que c’est d’abord le vôtre. Pendant la préparation, avez-vous senti vos jeunes acteurs (Finnegan Oldfield, Manal Issa…) concernés par ce sujet ?
J’avais à peu près le double de leur âge quand je l’ai écrit. À un moment, j’ai eu peur que ça soit un fantasme personnel et que ça ne leur parle pas. Et en fait, non, ça leur a semblé normal. C’était assez étrange… Et je ne parle pas des dix acteurs que j’ai retenus, mais de la plupart de ceux qui ont passé le casting.

Manal Issa dans Nocturama

 

Dans le film, on est tout le temps du côté du groupe de jeunes, mais ni leur psychologie ni leurs motivations précises ne sont expliquées. Pourquoi suivre leur point de vue mais ne pas vous positionner ?
J’ai la sensation qu’on n’en a pas vraiment besoin. Je n’avais pas du tout envie d’un film de discours, mais que ça passe surtout par l’action, par le geste. Nocturama ne déroule pas un programme. Quand on voit le monde tel qu’il est, on peut se dire, comme le personnage d’Adèle Haenel [une passante qui apparaît dans une scène et commente les explosions, ndlr], que « ça devait arriver ». Le risque, c’est qu’on ait de l’empathie pour des gens qui mettent des bombes. C’est vrai que c’est un film qui a une forme d’ambiguïté, mais je pense que c’est ça qui le rend humain.   

Difficile de ne pas faire le rapprochement entre Nocturama et Elephant (2003) de Gus Van Sant, qui témoignait lui aussi de l’atmosphère tendue d’une époque, de l’anxiété et du désarroi d’une génération.
J’aime beaucoup le film de Gus Van Sant, mais je le trouve plus nihiliste que le mien. Dans Nocturama, le groupe est quand même animé par une espèce de conscience. L’Elephant original, d’Alan Clarke [un téléfilm britannique de 1989, ndlr], m’a beaucoup plus marqué. C’est un film hallucinant d’environ trente-cinq minutes, sur le thème de la guerre civile, que lui avait commandé la BBC. Dans chacune des dix-huit scènes du film, on suit une personne marchant dans la rue, encore et encore, et qui, à un moment, voit quelqu’un et le tue. Il m’a beaucoup inspiré sur l’état d’esprit et la concentration des gens qui marchent pour aller faire ce genre de choses.

Comment avez-vous travaillé les deux énergies opposées du film : le mouvement, dans la première partie, essentiellement constitué par les trajets des personnages qui préparent leurs actions, et l’attente, dans la deuxième, alors qu’ils sont retranchés toute une nuit dans un grand magasin ?
Pour la première, j’ai beaucoup réfléchi à la manière de rendre intéressant le fait de voir quelqu’un prendre le métro, comment travailler les tensions, les axes… J’ai encore plus préparé la mise en scène que pour mes autres films. J’avais très envie de montrer un ballet de gens isolés, et qu’après ils se retrouvent. Ce moment où ils arrivent dans le grand magasin, c’était pour moi le plus gros enjeu de mise en scène. Toujours recontextualiser les séquences, pour que les acteurs soient dans la bonne énergie, était le travail le plus difficile. C’est une génération que j’aime beaucoup, mais qui peut être un peu… (Il mime une posture avachie.) Il fallait toujours trouver la tension, y compris dans l’attente, dans le rien.

Jamil McCraven dans Nocturama

 


Les héros s’animent souvent dans l’obscurité, comme des vampires ou des zombies… Ça donne à Nocturama un côté film de genre.

Oui, c’est complètement assumé. Pour les scènes dans le métro, par exemple, ce ne sont pas des figurants mais de vrais voyageurs, et les Parisiens peuvent reconnaître leurs repères ; mais, tout à coup, quand il y a une nappe de synthé, ça ramène de la fiction et ça pousse vers le genre. J’essaye toujours de trouver un équilibre entre le réel, amené notamment par les comédiens, et la fiction. Certains effets de montage aussi, comme la répétition de la même scène sous plusieurs angles, permettent d’exploser, de dilater au maximum le réel.   

Dans le magasin, il est beaucoup question de déguisements : certains personnages mettent des masques, se retrouvent face à des mannequins habillés exactement comme eux, l’un d’eux se travestit pour faire un numéro de cabaret…
Dès que le groupe entre dans le grand magasin, la fille qui porte la tenue d’employée de la ville dit : « J’en ai marre » et prend un autre vêtement sur un portant. C’est un lieu de tous les possibles, un peu irréel. Tout le monde devient quelqu’un d’autre. Par deux fois, un personnage fait face à un mannequin vêtu comme lui. La première fois, c’est la possibilité de la consommation, le consumérisme. La deuxième, c’est la mort, la disparition de soi-même, qui peut être la conséquence du consumérisme absolu.   

Diriez-vous de votre film qu’il est politique ?
(Il hésite longuement et sourit.) Je crois que c’est Godard qui affirmait qu’il ne faut pas faire de films politiques, mais qu’il faut faire politiquement des films.


Film : Nocturama
de Bertrand Bonello (2h10)
Sortie le 31 août



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