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Cinéma portrait

Virginie Efira, nouvelle star

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Animatrice télé en prime time, actrice de comédies romantiques et aujourd’hui égérie du jeune cinéma d’auteur avec le délicieux Victoria de Justine Triet, Virginie Efira aime décidément se soustraire à l’image qu’on voudrait se forger d’elle, maniant comme personne la distance et l’autodérision – y compris en interview.


Banlieue  cossue, jardin avec piscine. On frappe à la porte vitrée de la maison en pierre et on la voit qui s’avance, visage rond et pommettes hautes, regard franc, sourire chaleureux. Quand Virginie Efira nous ouvre sur un convivial « Bienvenue à la campagne ! », on a vaguement l’impression de figurer dans une des comédies légères et enjouées de sa filmographie. Sauf qu’il pleut et que ça sent la clope. La déco, rococo à souhait, surprend un peu, mais l’actrice précise que cette imposante demeure n’est pas la sienne (« Je ne pourrais jamais vivre ici ! »). Elle l’a louée sur Internet pour profiter un peu de l’été sans trop s’éloigner de Paris et du boulot, qui ne manque pas. Sans compter sa géniale apparition en bigote pas aussi cruche qu’elle en a l’air dans Elle du Néerlandais Paul Verhoeven (« Un petit rôle, mais je suis fan de Verhoeven depuis que j’ai vu Starship Troopers à 20 ans. »), Victoria est le troisième film dans lequel elle tient le rôle principal cette année, après les comédies Et ta sœur (avec Géraldine Nakache) et Un homme à la hauteur (avec Jean Dujardin). Un rôle d’une belle ampleur – une mère célibataire et avocate débordée, entre aplomb et dépression – qui marque un tournant majeur dans sa carrière : celui du jeune cinéma d’auteur. C’est peu dire qu’on ne l’attendait pas ici.

 

Melvil Poupaud et Virginie Efira sur le tournage de Victoria

 

CHAISES MUSICALES

Elle allume une cigarette et raconte que son désir d’être comédienne remonte très loin, à l’enfance. Mais après ses études de théâtre, c’est une carrière d’animatrice télé qui s’ouvre à elle, en Belgique d’abord, d’où elle est originaire. « Quand j’ai commencé à faire de la télé, je me suis défaite de mes envies d’être comédienne. Mais tu oscilles quand même constamment entre complexes d’infériorité et de supériorité. Tu te dis que de toute façon t’es nulle, mais t’aimerais aussi dire aux gens : “Moi je suis plus intelligente que ça, hein.” Un métier exposé, avec des archétypes aussi marqués, c’est pas l’endroit où on t’octroie le plus de neurones… » Embauchée par M6 en 2003, elle s’installe en France et devient rapidement l’animatrice vedette de la chaîne. De 2006 à 2008, elle présente notamment la très populaire émission de télé-crochet Nouvelle Star. C’est fascinant d’observer comment elle parvient alors, à grands coups d’humour à froid et d’autodérision, à échapper en permanence au stéréotype de la jolie blonde bien foutue dans lequel le petit écran tente de l’enfermer. « Il y a la musique, des panneaux s’ouvrent et tu arrives en hurlant “Bonjour à tous !”, tu marches comme Naomi Campbell, enfin, franchement, tu ne peux pas le faire sérieusement, même si on te crie “Pas d’humour !” dans l’oreillette. Moi, je pensais toujours que si quelqu’un que je connaissais tombait sur l’émission, il fallait qu’il me reconnaisse un peu. Et puis il y a la grande dramaturgie de la télévision – “Pour l’un d’entre vous, ce soir, tout va s’arrêter !”… Il faut bien faire un pas de côté par rapport à ça, injecter un peu d’ironie, pour essayer d’avoir l’air d’un être humain. » Et parce que l’on n’est pas à une incongruité près, c’est aussi à cette époque que Virginie Efira joue… au poker. Qu’est-ce qu’il s’est passé, au juste ? « Oui, je sais… Je crois que j’aimais cet univers très masculin, et l’idée de rencontrer des gens sans que ça passe par le fait de parler de soi. Et comme je ne jouais pas trop mal, on m’a sponsorisée. (Elle pouffe de rire.) Du coup, je partais à Las Vegas toute seule faire des tournois. Enfin, bref, j’ai fait ça un temps, et puis ça s’est éteint très vite. Je ne joue plus du tout. C’est mon côté Patrick Bruel. »

« Ma vision du métier a changé je suis passée de la réticence à l’abandon. »

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Aussi troublante que soit la contradiction entre ces univers à la fois monstrueux et fascinants et l’élégante jeune femme de 39 ans, brillante et drôle, assise en face de nous, on sent bien qu’elle est embarrassée d’en parler trop longuement, et qu’il est temps de changer de sujet. Après quelques expériences dans des fictions télé (un téléfilm, les séries humoristiques Kaamelott et Off Prime), Virginie Efira décroche enfin son premier rôle au cinéma en 2009. Dans l’embarrassante comédie Le Siffleur de Philippe Lefebvre, elle parvient à injecter un peu de sève à son personnage de désespérante ingénue. On lui propose vite des premiers rôles dans des films populaires, et c’est surtout en héroïne de comédie romantique que les réalisateurs la fantasment : L’Amour c’est mieux à deux,  La Chance de ma vie, 20 ans d’écart, Caprice, Un homme à la hauteur« Il y a des scènes que j’ai jouées une quantité de fois… Par exemple, il y a toujours ce moment, dans les comédies romantiques, où le personnage masculin te voit ; et toi t’arrives, tu dois être mignonne mais pas trop bombasse, pour que le type se dise : “Ah vraiment, elle, j’en ferais bien la femme de ma vie.” Et puis il y a le moment où on est séparés et où on pense l’un à l’autre, genre je dessine la tête de Clovis Cornillac [dans L’Amour c’est mieux à deux, ndlr], je suis “absente”. » Le sujet – les stéréotypes attachés aux personnages féminins dans le cinéma populaire français – est grave. Mais difficile de garder son sérieux, parce que Virginie Efira mime chaque scène, prend les voix des différents protagonistes… Son talent pour l’ironie et la distanciation ne se borne pas aux limites de l’écran. Elle poursuit : « J’ai très envie de faire encore des comédies populaires, mais plus de composer en fonction de ce que les gens attendent ou pas. À la télé, je pouvais entendre des phrases comme : “La solidarité, c’est à la mode en ce moment, on va faire une émission sur la solidarité.” Si t’entends les mêmes choses au cinéma, c’est embêtant. Bon, le cinéma est très rarement un endroit d’une grande radicalité… Mais il y a quand même la possibilité d’avoir accès à des choses plus libres, plus ouvertes, et je savais que je respirerais mieux là-dedans. Sans vouloir aller trop vite non plus, car il faut prendre le temps d’avoir une compréhension de ce que tu es, et de ce que tu représentes. »

 

Justine Triet sur le tournage de Victoria

 

L’ÂGE DE RAISON

Elle confie qu’elle a d’abord eu peur de la caméra. Pour désacraliser, elle décide de tourner beaucoup. Mis à part une pause au moment de la naissance de sa fille, en 2013, elle joue dans quatre, cinq films par an. Elle se souvient qu’un déclic s’est opéré en 2012, sur le tournage du charmant 20 ans d’écart de David Moreau – dans lequel elle joue une quasi-quadra qui flirte avec un jeunot (Pierre Niney) dans l’espoir de moderniser son image. « Ma vision du métier a changé. Je suis passée de la réticence – “C’est quoi ce truc de docilité et de narcissisme ?”à l’abandon, quelque chose de beaucoup plus romantique, profond, romanesque. » La voix est grave et posée ; le débit est rapide, mais elle articule chaque mot avec une certaine gravité – à moins que ce soit un reste d’accent belge. Son désir de jouer puise dans un certain idéalisme qui remonte au panthéon de son adolescence – aux murs de sa chambre, des photos de Marilyn Monroe, Kim Novak, Julia Roberts ; plus tard, Simone Signoret et Jeanne Moreau. « Toujours dans cette idée de se défaire de l’idée de la docilité de l’acteur – derrière l’actrice, il y a la femme qui grandit. Chez Signoret, il y a la littérature, chez Moreau, l’écriture, les chansons, ça dessine quelque chose de très large. » Dans Victoria, l’intelligence et la finesse de son jeu impressionnent – un sourcil levé, un imperceptible sourire –, aussi bien dans le drame que dans la comédie. Son charisme tient aussi à une stature, une manière de se tenir solidement ancrée dans le sol. « Au début, j’avais un peu peur, parce que je n’ai pas du tout le même tempérament que l’actrice du premier film de Justine Triet, La Bataille de Solférino. Lætitia Dosch a quelque chose qui peut se fissurer à tout moment. Mais Justine m’a dit que, justement, Victoria, cette fille qui prend beaucoup de Lexomil, il fallait la prendre de façon très solide, il n’y a pas de fébrilité ni d’hystérie chez elle. Cela va avec le fait qu’elle aimait chez moi un corps plus costaud, elle m’avait même dit : “Si tu peux prendre plus de poids, c’est super.” Elle ne voulait pas quelqu’un de fragile. Ce qui n’empêche pas que le personnage est aussi un peu sexy, et autoritaire, enfin, c’est un mélange, quoi. J’aime que le film ne prône pas une certaine idée de ce que devrait être la femme forte, il n’y a pas d’injonction. » Quand on avance que la description semble assez proche de ce qu’elle est, elle admet volontiers que le personnage lui ressemble beaucoup. « Victoria, c’est un mélange très fort entre Justine et moi. Je ne crois pas trop à la composition en fait, en tout cas au  contre-emploi. Quand Benoît Poelvoorde a commencé à jouer des hommes très tristes, on a dit qu’il était à contre-emploi ; mais non les gars, c’est juste l’homme le plus triste de la planète… Peut-être que moi, avec mes joues rondes et mon sourire, on se dit que je suis le dynamisme et la douceur. Et non, en fait, c’est un peu plus large, et Justine le voit et éclaire ce truc-là. » Une mise au jour éclatante et pleine de promesses pour l’avenir – quoique, au rythme où Virginie Efira déjoue les attentes, on se gardera bien de la moindre prédiction.


Film : Victoria
de Justine Triet (1h36)
sortie le 14 septembre


 

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