Film noir, mélodrame, road movie… mais encore ? Derrière les dénominations officielles retenues par les encyclopédies, nous partons chaque mois à la recherche d’un genre inconnu de l’histoire du cinéma. Ce mois-ci : les femmes dans la jungle.


Au fond de la jungle, l’homme coule des jours paisibles. Il s’est retranché là il y a longtemps, régnant sur une plantation d’hévéas (La Belle de Saïgon, Victor Fleming, 1932), une plantation de cacao (Quand la marabunta gronde, Byron Haskin, 1954), un laboratoire où guérir l’humanité du cancer (Medicine Man, John McTiernan, 1992) ou sur la faune qu’il arrache à la savane pour remplir les zoos d’Occident (Mogambo, remake de La Belle de Saïgon par John Ford, en 1953 ; Hatari!, Howard Hawks, 1962). Son torse viril déborde d’une saharienne boutonnée à demi, parce qu’il fait chaud. Sur son royaume il laisse parfois glisser, quand se terminent les journées moites bientôt lavées dans un verre de Scotch, le regard serein d’un roi dont personne ne discute le trône : ni les indigènes dociles ni les bêtes féroces, qu’il a toutes domptées. Toutes, sauf une. Celle-ci n’a pas grandi dans la jungle, aussi il ne la connaît pas. Ou il l’a connue, jadis, et c’est pour la fuir qu’il s’est enfoncé dans la jungle. Descendue d’un bateau, d’un avion, elle fait irruption dans le royaume et à son passage les indigènes retiennent leur souffle : ils ont compris que les effluves capiteuses descendues avec elle de l’avion, du bateau, annoncent pour l’homme un grand péril. Cette espèce inconnue qui fait se figer la jungle entière à son arrivée, c’est évidemment la femme. C’est-à-dire : la femme civilisée, sophistiquée – hollywoodienne. « Dans la jungle, l’homme n’est qu’un animal de plus », philosophe Charlton Heston dans Quand la marabunta gronde. Et la femme, alors ? La femme blanche et la jungle, c’est une vieille histoire hollywoodienne, commencée dans les années 1930 avec un double sommet d’érotisme, l’enlèvement d’une brune (Maureen O’Sullivan) et d’une blonde (Fay Wray) par un homme-singe (Tarzan, the Ape Man, 1932) et un singe-homme (King Kong, 1933). Mais Clark Gable (La Belle de Saïgon, Mogambo), John Wayne (Hatari!), Sean Connery (Medicine Man, 1992) et Charlton Heston (Quand la marabunta gronde) n’entendent pas, eux, partager leur royaume et prient à chaque fois la belle intruse (Jean Harlow, Ava Gardner, Elsa Martinelli, Eleanor Parker, Lorraine Bracco) de rentrer par le premier bateau, le premier avion. Comment donc s’y prend la femme, qui est amoureuse, pour parvenir à ses fins ? En pliant subtilement la loi de la jungle à la loi du cœur, et inversement ; en réussissant à faire de l’homme, sans distinction, le chasseur en même temps que la proie. Au bout du facétieux safari sentimental qui clôt Hatari!, John Wayne finit par rattraper Elsa Martinelli. Mais c’est bien lui, sans aucun doute, le trophée de chasse.