Dans son deuxième roman, Mise en pièces, elle décrit les sensations d’une femme qui couche avec des hommes rencontrés au hasard dans Paris puis qui aime se remémorer très précisément leur pénis. Avec beaucoup de poésie et de fraîcheur, Nina Leger dépeint une héroïne aussi mystérieuse que passionnée.


Votre livre en trois mots ?
Sexuel, géométrique, spatial.

Trois films ou scènes qui vous ont inspirée pour écrire Mise en pièces ?
Il n’y a pas eu d’inspirations explicites, mais il y a des scènes qui ont compté pour moi. Elles n’ont rien à voir avec la thématique sexuelle du roman, mais plutôt avec une poétique de la déambulation urbaine. Il y a cette femme qui arpente Trieste dans l’adaptation du Stade de Wimbledon de Mathieu Amalric et à la recherche d’informations sur un homme illustre dont le nom n’est jamais prononcé. Ou, autre style, l’errance de John Travolta dans le métro new yorkais à la fin de Saturday Night Fever. Les phares du train, les néons des wagons, les lumières du tunnel remplacent les illuminations multicolores du club et, dans le vacarme de la ferraille et du moteur, monte doucement les voix des Bee Gees. Je jubile à chaque fois ! Ou bien, dans Mystery Train de Jim Jarmusch, la longue marche à travers Memphis du couple de jeunes Japonais venus en pèlerinage dans la ville du rock’n roll. Encombrés par leurs grosses chaussures, leur grosse valise, ralentis par la langue qu’ils comprennent mal, ils progressent dans des rues désertes et décaties d’une ville qui dissout leurs mythes dans son atmosphère déprimante. Dans Mise en pièces, j’ai cherché à produire ce genre de corps à corps entre un personnage et un paysage urbain.

Trois plans de pénis qui vont ont marquée ?
Tous ceux de L’Inconnu de lac ! Je n’ai jamais vu des sexes aussi bien filmés, des sexes bandés, des sexes au repos, des sexes sucés, branlés, des sexes de voyeurs, un peu fourbes, un peu hésitants, des sexes d’hommes jeunes mais aussi d’hommes vieux… Et leur présence à l’image est toujours juste, jamais théâtralisée, jamais incongrue ni gênante. J’admire tout dans ce film d’Alain Guiraudie, pour moi il est parfait.

Les trois scènes de sexe que vous trouvez les plus troublantes ?
Aaaah, la scène de Titanic ! Cette main plaquée à la vitre embuée et qui glisse, glisse, glisse. J’avais neuf ans, l’image était frappante : que verrais-je si je pouvais voir à travers cette vitre embuée ? Très classique, mais très troublant, Les Valseuses bien sûr. Et, dernier choix… les scènes de sexe ne manquent pas, mais elles souvent si fades et convenues ! Peut-être choisirais-je une scène de Il n’y a pas de rapport sexuel, le film réalisé avec les rushes du réalisateur porno HPG. Ces scènes dirigées, si artificielles, distantes… c’est un troublant d’un genre bien particulier.

Trois personnages de collectionneurs qui vous fascinent ?
Au cinéma, je pense plus à des collections fascinantes qu’à des collectionneurs. Toutes ont rapport au corps d’une manière ou d’une autre. Il y a la collection morbide du héros de La Mouche de Cronenberg, qui collectionne ce qui reste de son corps d’humain quand il se transforme progressivement en insecte. C’est une collection qui regarde en arrière, une recollection. À l’inverse, dans Blow Out de Brian De Palma, tout le film est orienté par la recherche du cri d’effroi parfait, c’est une collection prospective et qui s’achève sur le plus parfait — parce que le plus réel — des cris. Mais la plupart des collections sont destinées à ne jamais s’arrêter, à se poursuivre aussi longtemps que le désir de leur collectionneur, comme dans Le Secret derrière la porte de Fritz Lang, où un homme collectionne secrètement les chambres où ont eu lieu des meurtres…

Trois héroïnes de cinéma mystérieuses que vous adorez ?
La première à laquelle je pense est l’héroïne de Mulholland Drive, cette femme qui, au début du film, se réveille dans sa voiture accidentée sur les hauteurs de Los Angeles. Elle a perdu la mémoire et, de n’être personne, elle peut prendre toutes les identités. Elle s’appellera d’abord Rita, sera brune, puis blonde, puis deviendra Camilla Rhodes. Lynch défait tout ce qu’exige la construction classique d’un personnage. Cette femme ouvre des histoires qu’elle détruit ensuite, et aucune réponse, aucune certitude n’est jamais donnée. Fascinante, aussi, l’héroïne de Sunset Boulevard, Norma Desmond, la star déchue du muet qui décide soudain de revenir. Sa voix, ses mains, sa manière de jouer à la fois la faiblesse et la mégalomanie cruelle… Et puisque je n’ai droit qu’à trois, je vais tricher et choisir non pas une héroïne, mais une actrice, Kati Outinen filmée par Kaurismaki. C’est l’inverse de Rita : un personnage qui, de film en film, est inlassablement le même : grands yeux absents, menton un peu rentré, tremblant, la parole rare, résignée mais jamais victime, un personnage invariant quelque soit son prénom, son métier ou la langue qu’elle parle.

Le film que vous regarderiez à trois heures du matin, une nuit d’insomnie ?
Certains l’aiment chaud de Billy Wilder. Je le connais sans doute par cœur. Si le sommeil me prend, je pourrai l’interrompre sans rien manquer. Et si le sommeil ne vient pas, je me consolerai avec la meilleure réplique finale de tout le cinéma : « Well… nobody’s perfect ! » Si seulement la vie pouvait un peu plus ressembler à cette réplique.


« Mise en pièces » de Nina Leger
Gallimard, 160 p.