Qu’il soit président des États-Unis, avocat, manager sportif, à la tête d’un programme télévisé ou entrepreneur visionnaire comme dans Steve Jobs, en salles ce mois-ci, le héros sorkinien est toujours un génie de l’éloquence, un cerveau brillant, saisi en pleine ascension. Portrait d’un maître du scénario par le prisme de ses personnages de films et de séries.


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Steve Jobs

Les cheveux blonds, la mâchoire carrée, le sourire bright, le cou puissant : Aaron Sorkin a quelque chose du pur héros hollywoodien, un physique à la Brad Pitt. Dans l’admirable Stratège (2011), écrit par Sorkin et réalisé par Bennett Miller, l’acteur joue d’ailleurs l’un des nombreux alter ego du scénariste, déclinés dans chacune de ses fictions, pour le cinéma et la télévision. C’est, à chaque fois, l’histoire d’un petit génie, une personnalité hors norme, obsessionnelle et perfectionniste, proche des milieux du pouvoir : le président des États-Unis (Martin Sheen) dans la série À la Maison-Blanche (1999–2006), un avocat militaire (Tom Cruise) qui s’attaque au sommet de sa hiérarchie dans Des hommes d’honneur (1992), l’inventeur de Facebook (Jesse Eisenberg) dans The Social Network (2010), ou le créateur d’une société informatique multimilliardaire dans Steve Jobs. Dans Le Stratège, Brad Pitt campe un homme frénétiquement absorbé par son travail (il est manager d’une équipe de baseball) que l’angoisse de ne pas réussir et l’euphorie d’innover (il teste de nouvelles méthodes pour recruter les joueurs) submergent physiquement : il bondit, crache, casse des chaises, conduit comme un dératé. Dans un entretien pour le magazine Interview, mené par Jeff Daniels, l’acteur principal de sa série The Newsroom, Sorkin raconte comment il s’est cassé le nez (littéralement) en écrivant une scène de la saison 1 du show. « Je suis assez physique quand j’écris. […] Quand je sens que je tiens quelque chose, je me lève et me rassieds, je saute de ma chaise, je marche en jouant tous les rôles. Tout en jouant la scène, je suis entré dans la salle de bain au moment où ton personnage se jette sur John Gallagher Jr. [pour le frapper, ndlr]. J’ai foncé tête baissée dans le miroir. » Plus loin, il confie tromper sa peur de la page blanche en prenant jusqu’à six douches par jour, en faisant des longueurs dans la piscine de sa maison, à Los Angeles, ou en roulant sur l’autoroute, la musique à plein volume.

The Newsroom

The Newsroom

CONTROL FREAK

Diplômé en arts (spécialité « théâtre musical ») en 1983, Sorkin a 25 ans quand sa pièce A Few Good Men est donnée à Broadway. Avant même la première, un producteur en achète les droits pour l’adapter en film, et propose à Sorkin de signer le scénario – son premier. Ce sera l’exalté et retors Des hommes d’honneur, réalisé par Rob Reiner en 1992. Sorkin écrira désormais principalement pour le cinéma et, à partir de 1998 et Sports Night, sitcom sur les coulisses d’un journal sportif parodique, pour la télévision. Réputé control freak et brillant, il devient une star – chose rare pour un scénariste – grâce à l’énorme succès aux États-Unis de sa série À la Maison-Blanche. Mais pas seulement. Pour le critique des Inrocks Olivier Joyard, spécialiste des séries, « il a aussi quelque chose d’un peu sulfureux, parce qu’il a été arrêté pour consommation de crack à l’aéroport de Burbank au début des années 2000. En gros, il a été en burn-out assez vite, parce qu’il écrivait tout, tout seul. Vingt-deux épisodes par an, c’est quasiment inhumain. » S’il a depuis arrêté la drogue, sa méthode de travail est restée inchangée : il a écrit seul les trois saisons de The Newsroom, sa dernière série en date (diffusée sur HBO entre 2012 et 2014), qui suit le quotidien trépidant d’une rédaction de journal télévisé. Joyard précise : « Normalement, le show runner d’une série dispose d’une writer’s room composée de gens qui écrivent au moins une première version des scénarios. Mais l’équipe de Sorkin est là tout au plus pour donner son avis sur ce qu’il a écrit, ou pour fournir un travail de documentation. »

Des hommes d'honneur

Des hommes d’honneur

ALTER HÉROS

La passion d’Aaron Sorkin pour l’écriture vient de son enfance, et plus précisément du théâtre, où ses parents l’emmènent souvent. Né en 1961 à New York, il garde un souvenir ému d’une représentation de Qui a peur de Virginia Woolf ? Il a 9 ans, il ne comprend rien à l’intrigue, mais il est fasciné par le verbe cinglant, le rythme des dialogues, la diction des comédiens. Il aiguise ensuite son amour des bons mots auprès de son père, avocat, et de sa mère, enseignante. « À table, il ne s’agissait pas de savoir qui avait tort ou raison, mais plutôt “es-tu capable de tenir une argumentation ?” » raconte-t-il dans une interview sur la chaîne câblée américaine AXS. La signature de Sorkin, c’est avant tout cette recherche de la musicalité de la langue, dans la lignée des comédies hollywoodiennes des années 1930 écrites par le scénariste légendaire Ben Hecht et réalisées par Howard Hawks, Ernst Lubitsch ou William Wellman. Dans les fictions de Sorkin, toute la dramaturgie ou presque est contenue dans les dialogues précisément ciselés, déclamés à toute vitesse (et souvent en marchant), dans une alternance savamment dosée d’ironie et de solennité : vannes assassines, réunions survoltées, discours exaltés – un fan s’est d’ailleurs amusé à compiler ces « sorkinisms » dans une vidéo qui a dépassé le million de vues sur YouTube. Le génie de Sorkin, c’est de rendre ces discussions de couloir captivantes, en dépit de leur artificialité (personne, dans la vraie vie, ne parle comme les héros sorkiniens, spirituels et détachés) et de leur sujet, qui devient presque secondaire (tracasseries administratives et relationnelles). Pour Olivier Joyard, « il a l’art de montrer les trucs qui sont habituellement coupés, car considérés comme chiants, comme l’écriture d’un discours pour le président. C’est l’idée qu’on peut rendre éloquent à peu près n’importe quel moment de la vie. C’est son vrai sujet : l’éloquence et l’intelligence. Sorkin parle de ses personnages comme il pourrait parler d’un écrivain du xixe siècle, il fait des portraits intellectuels. Sa vision est celle d’un idéaliste, qui fait du bien, mais qui n’est pas réaliste. »

Le Stratège

Le Stratège

Un idéalisme qui recèle aussi, par effet de contraste et sous l’emballage charmant, une vision assez noire de la réalité, parce qu’il nous renvoie à notre propre médiocrité – certains critiques voient d’ailleurs en Sorkin un donneur de leçons condescendant et prétentieux. Mais s’intéresser davantage aux coulisses qu’à la scène, c’est aussi une manière, pour le scénariste, de saisir ses personnages avant qu’ils n’entrent dans la lumière, avant qu’ils ne deviennent des héros. C’est l’anxiété contenue dans les secondes qui précèdent le direct télévisé dans la série Studio 60 on the Sunset Strip, l’inquiétude fiévreuse dans le regard des jeunes avocats qui s’apprêtent à plaider dans Des hommes d’honneur, ou le visage soucieux de Steve Jobs, tendu vers la salle de conférence encore vide qui accueillera bientôt la présentation de son premier Macintosh. Instants ténus et bouleversants qui disent bien la capacité de Sorkin à aimer aussi ses personnages pour leur vulnérabilité. Dans Le Stratège, c’est dans les rares moments qu’il passe avec sa fille, âgée d’une dizaine d’années, que le personnage campé par Brad Pitt émeut le plus – le film s’achève joliment sur une chanson qu’elle a enregistrée pour lui. C’est, de même, la relation compliquée du héros avec sa fille qui est le cœur battant de Steve Jobs. En janvier dernier, en smoking sur la scène des Golden Globe où il recevait la statuette du meilleur scénario pour le film, Sorkin terminait d’ailleurs ainsi son discours : « À ma fille Roxy : je t’aime, et tout ce que je fais, je le fais pour t’impressionner. »