Il y a près de trente ans, dans un quartier dangereux de Los Angeles, cinq jeunes Noirs formaient N.W.A (Niggaz wit’ Attitude) et révolutionnaient le gangsta-rap. Parmi eux, le futur milliardaire Dr. Dre et le MC aux rimes incendiaires Ice Cube, qui produisent aujourd’hui le biopic du groupe. Avec dans le rôle d’Ice Cube, son propre fils. Une histoire d’héritage hip-hop et de transmission.


C’est chose rare que de pouvoir tourner son propre biopic de son vivant, comme l’ont fait Ice Cube et Dr. Dre avec N.W.A. Straight Outta Compton. C’est aussi chose périlleuse. Car forcément, chacun a sa version de l’histoire : des ex de Dr. Dre l’ont accusé de taire ses violences conjugales à l’écran ; le premier manager de N.W.A a réfuté la personnalité (peu flatteuse) qu’on lui prête ; et MC Ren (un autre des membres de N.W.A) s’est plaint de ne pas figurer dans la bande-annonce du film. Quant à Suge Knight, il s’est carrément rendu sur le tournage et a écrasé deux personnes avec sa voiture. Désormais en prison pour meurtre, le cofondateur de Death Row, le label créé par Dr. Dre après avoir quitté N.W.A, donne ainsi raison à son effrayant double cinématographique… Impossible de contenter tout le monde : c’est aussi ce que raconte le réalisateur F. Gary Gray via le parcours émaillé de zones d’ombre (trahisons, jalousie, avidité) des pionniers du gangsta-rap. Pourquoi leurs explicit lyrics eightiessonnent-ils si justes en 2015 ? Un passage de témoin commenté par Ice Cube (O’Shea Jackson dans le civil) et son fils, O’Shea Jackson, Jr.

Ice Cube, votre fils vous incarne dans le film. C’était votre idée ?
Ice Cube : Oui. En tant que producteur, tu es censé protéger le film. Pour jouer mon rôle, j’ai cherché quelqu’un de parfait pour le job. Mon fils a fait les tournées avec nous quand il était petit, il a commencé à rapper à 18 ans avec moi. C’était impossible de trouver quelqu’un qui me connaisse mieux, qui me ressemble plus, physiquement et musicalement.
O’Shea Jackson, Jr. : Je n’avais aucune expérience d’acteur avant ce film. C’était beaucoup de pression, pour un début, de jouer mon père dans un film sur N.W.A… Mais je disposais de tous les outils dont j’avais besoin. Pendant deux ans, j’ai passé des auditions, je me suis entraîné avec les coaches de Will Smith et de Tom Cruise, et, peu à peu, j’ai pris confiance en moi.

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Dans cette situation, en tant que père, faut-il surveiller le travail de son fils de près ?
I. C. :
J’étais sur le tournage de N.W.A. Straight Outta Compton pendant les trois ou quatre premières semaines, puis j’ai dû rejoindre celui de Mise à l’épreuve 2 [qu’il produit et dans lequel il joue, ndlr]. Du coup, j’ai suivi un peu tout ça à distance. C’était bizarre de ne pas être là en personne. Mais non, je n’ai pas eu à surveiller O’Shea. Il était dur avec lui-même. Il avait les coaches qui l’encadraient. F. Gary Gray a fait le reste ; c’est lui, le réalisateur, pas moi ! Le seul truc en mon pouvoir, en tant qu’artiste portraituré, c’était d’« immuniser » mon fils pour qu’il se sente à l’aise en m’incarnant, qu’il n’ait pas l’impression d’être un robot. Surtout, je voulais éviter de lui coller une pression supplémentaire – et inutile.

O’Shea Jackson, Jr., avez-vous appris des choses sur votre père en vous replongeant dans son histoire ?
Jr. : Ce qui m’a frappé, c’est le degré de courage que mon père avait à l’époque, alors qu’il était très jeune. Quand il a quitté N.W.A pour entamer une carrière solo, il n’avait pas de plan précis. C’est étonnant, parce que d’habitude il aime tout programmer. Il faut des tripes pour quitter ses amis et son groupe, alors au sommet, et repartir de zéro. Il faut aussi de l’intégrité pour dire : « Je ne suis pas d’accord, quelque chose cloche dans ce groupe, et je refuse d’en faire partie, car je ne me reconnais plus là-dedans. »

Pour vous transformer en Ice Cube jeune, vous avez perdu six kilos…
I. C. : Pas six, sept !
Jr. : Sept kilos, oui, en vingt-quatre jours. J’ai fait de la musculation, j’ai bu de l’eau – de l’eau spécial régime, sans matière grasse ! (rires) Je n’ai jamais été aussi bien foutu de toute ma vie, OK, mais ça n’a pas été de tout repos.

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Et la perruque à 15 000 dollars que vous portez sous la casquette noire des Raiders, ce n’est pas une légende ?
Jr. : (rires) Non ! On ne peut pas se permettre de perdre le public à cause d’une perruque mal foutue. On a un message à faire passer, tout doit paraître authentique. On ne pouvait pas se contenter de choper une perruque un peu cheap dans un magasin d’accessoires pour Halloween. Il fallait qu’on se retrouve plongés dans les années 1980, avec les looks hip-hop de l’époque. Si tu t’écartes de l’image originale, tu perds direct le public.

Ice Cube, quel effet ça procure de se voir représenté à l’écran, de son vivant ?
I. C. : J’ai eu l’impression de me dédoubler. C’est marrant, parce que je n’ai jamais pensé que ma vie prendrait cette tournure. Loin de là. Donc tout est nouveau, excitant et fascinant. Quand j’étais gamin, j’allais au cinéma voir les films de Bruce Lee, puis je sortais de la salle en me prenant pour lui, en donnant des coups de pied… Maintenant, je suis sur l’écran, et les gamins m’imitent. Ils reprennent l’attitude, veulent le même pouvoir. C’est génial d’inspirer les gens avec une histoire comme la nôtre. Vu là d’où l’on vient, ça peut inspirer les jeunes des ghettos : est-ce qu’ils peuvent eux aussi y arriver ? Le film dit que oui. Parce que, bien sûr, ils le peuvent.

Le tournage a eu lieu à Compton, la ville dans laquelle vous avez grandi…
I. C. : J’ai grandi à Compton, oui, mais pas mon fils. Lui a grandi ailleurs, dans une grande maison !
Jr. : On a toujours de la famille là-bas. Donc, au final, j’étais entouré par les miens. Tous les gens du coin, tous ceux qui passaient sur le plateau faisaient en sorte de nous soutenir. Les habitants de Compton voulaient faire partie de l’aventure, ils voulaient que ce projet représente de la meilleure manière la ville et ses icônes. Il y avait des familles entières sur leur toit, en train de nous regarder tourner. Ils nous apportaient de la nourriture et des boissons… On pouvait sentir la positivité dans l’air.

Straight Outta Compton

Ice Cube, vous produisez le film avec Dr. Dre. N’était-il pas tentant de vous mettre en valeur ?
I. C. : Tout ce qu’on voit dans le film a eu lieu. Bien sûr, on a dû résumer certaines choses, car c’est impossible de raconter une histoire de dix ans en deux heures. On savait qu’on ne tournait pas un documentaire, avec la caméra ballottée n’importe comment. On devait établir un décor, des personnages, et en faire de l’art. C’est le boulot du réalisateur. Comment faire ça et rester authentique ? Tu prends des choses qui ont réellement eu lieu sur plusieurs années et tu les condenses en quelques scènes, sinon tu perds le spectateur. Tous les biopics font ça. Il faut juste que ça paraisse réel. On n’a pas menti. On raconte l’histoire de N.W.A, mais aussi celle du Los Angeles de l’époque. Ça dépasse N.W.A. Ce n’est pas uniquement un film sur du rap, des sessions studios et des concerts. Le film se demande pourquoi on écrivait cette musique. Car elle ne venait pas de nulle part.

La totalité du disque Straight Outta Compton a été réenregistrée pour ce biopic, et notamment le titre « Fuck the Police ». Ce morceau controversé date de 1988, mais ses paroles ont des échos contemporains : on pense notamment aux récentes émeutes de Ferguson et de Baltimore, en réaction aux violences policières…
Jr. : Le film évoque le passé mais parle du présent. Toutes les personnes en position de pouvoir abusent de ce pouvoir. Il y a des oppresseurs partout. C’est universel, c’est pourquoi tout le monde peut se retrouver dans ces textes. On filmait les scènes d’émeutes, alors qu’au même moment, les gens descendaient dans la rue à Ferguson. Dès le départ, on avait une sacrée pression pour représenter ces icônes du rap. Avec ces événements, elle a encore augmenté.


N.W.A. Straight Outta Compton
de F. Gary Gray (2h27)
avec O’Shea Jackson, Jr., Corey Hawkins…
sortie le 16 septembre