En Turquie, c’est la fin de l’été et de l’insouciance pour cinq jeunes sœurs rattrapées par le poids des traditions. La cinéaste Deniz Gamze Ergüven signe Mustang, un premier long métrage fiévreux et solaire, au diapason de ses indomptables héroïnes. Rencontre.


Quel a été le point de départ de Mustang ?
Le désir de raconter ce que c’est d’être une femme en Turquie. C’est une expérience qui me semble assez étonnante. Je vis à cheval entre la Turquie et d’autres pays, et à chaque fois que j’y retourne j’éprouve un sentiment de corsetage très palpable, tangible. Quelque chose aussi de l’ordre de la sexualisation des filles très tôt, dès l’enfance.

Quelle est la part d’autobiographie dans le film ?
Les situations à la base de chaque scène sont réelles, que ce soit des choses que j’ai vécues ou qu’on m’a racontées – par exemple, quand Selma est emmenée à l’hôpital comme au service après-vente après sa nuit de noces, parce qu’elle n’a pas saigné. C’est aussi un amalgame d’histoires de ma famille, sur deux générations où il n’y a que des filles. A partir de ça, on a tiré des fils de pure fiction.

Vos héroïnes ne sont jamais vues comme des victimes. D’où vient leur force de caractère ?
J’avais envie de figures très affranchies, et très affranchissantes. Et il fallait que leur courage paie, qu’elles n’en soient pas punies. La scène des filles qui jouent à se renverser en montant sur les épaules des garçons, c’est quelque chose que j’ai vécu. Les conséquences n’avaient pas été aussi dramatiques mais les réactions avaient été aussi violentes, dans la manière dont les rumeurs s’étaient propagées. Quand ça m’est arrivé j’avais été mortifiée, j’évitais les regards. Alors qu’elles cassent les chaises, elles se révoltent.

Le film dresse-t-il un état des lieux réaliste de la situation des femmes en Turquie aujourd’hui ?
La Turquie n’est pas un tout homogène, il y a 70 millions d’habitants. Il y a des pics de modernité très importants – les femmes ont eu le droit de vote très tôt, en 1930 – et en même temps c’est une société très patriarcale. Le gouvernement actuel se tourne vers un capitalisme à outrance, du coup ils ont un désir de croissance de dingue avec par exemple des injonctions pour que les femmes aient au moins trois enfants. Tous les quatre matins ils disent une connerie, comme : il faut que les femmes enceintes se cachent car c’est moche, ou les filles ne doivent pas rire en public, elles doivent baisser les yeux quand on les regarde…

Les filles trouvent de l’aide auprès d’un chauffeur routier, seule figure masculine positive du film. Comment ce personnage est-il arrivé ?
Ce personnage était là assez tôt. A l’origine, Lale était un peu plus âgée et il y avait un petit flirt entre eux, qui n’existe plus. Mais je ne me préoccupe pas beaucoup du politiquement correct qui voudrait qu’il faut représenter tout le monde de la manière la plus équilibrée possible. Je ne me suis pas posée la question du sexe des gens qui aident les filles dans le film. Il se trouve qu’on ne parle pas des hommes dans le film, ce n’est pas le sujet.


Mustang
de Deniz Gamze Ergüven (1h34)
avec Güneş Nezihe Şensoy, Doğa Zeynep Doğuşlu…
sortie le 17 juin