Parce qu’il aborde de front le tabou de la prostitution au Maroc, Much Loved, présenté à la Quinzaine des réalisateurs en mai dernier, a été frappé d’interdiction dans le royaume chérifien. S’il montre sans détour les réalités du métier, le film fait surtout la part belle à l’incroyable énergie de ses héroïnes, quatre colocataires complices et soudées qui vivent du sexe tarifé à Marrakech. D’un ton tranquille, le Franco-Marocain Nabil Ayouch (Ali Zaoua. Prince de la rue, Les Chevaux de Dieu) nous a détaillé sa démarche.


Quel a été le point de départ de Much Loved ?
Depuis longtemps, j’ai un intérêt profond pour les femmes qui se prostituent, et pour le rôle qu’elles jouent dans la société marocaine. Des personnages de prostituées ont hanté quasiment tous mes films, mais je voulais les approcher davantage. Quatre femmes que j’avais contactées ont accepté de se livrer. J’ai passé deux jours bouleversants à Marrakech avec elles, pendant lesquels elles m’ont raconté leur vie. Ça a été le début d’un long travail d’enquête qui a duré environ un an et demi.

Pourquoi aviez-vous ce désir de faire entendre leurs voix ?
Pour que ça provoque un débat sur la prostitution, sur la condition de ces femmes, sur le rôle de la famille, sur le fait que personne ne les voit et ne les reconnaît, et qu’elles ont besoin d’être écoutées. C’est d’ailleurs la première chose que j’ai constatée quand je les ai rencontrées. Elles m’ont dit : « Si on pouvait juste parler une heure par semaine avec quelqu’un, peut-être qu’on serait moins nombreuses à se suicider. » Ensuite, c’est aux associations et au gouvernement de prendre le relais ; je ne suis pas l’État, je suis cinéaste.

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N’avez-vous pas été tenté de tourner un documentaire plutôt qu’une fiction ?
Si. L’envie du documentaire, puis du docu–fiction, a duré pendant toute la période de recherche. J’ai décidé d’écrire une fiction quand j’ai compris que j’avais aussi un regard sur ce que ces femmes vivent. Leur rapport aux hommes, au pouvoir, à la société, à leurs familles, cette hypocrisie terrible ; je voulais les montrer tel que moi je les comprenais.

Noha, le personnage principal interprété par Loubna Abidar, évalue la concurrence en discutant avec sa coiffeuse et se renseigne sur des clients potentiels auprès d’un barman. elle donne vraiment l’impression de diriger une entreprise.
À Marrakech, il n’y a pas, comme en Europe ou aux États-Unis, de systèmes de maquereaux. Ces femmes sont véritablement maîtresses de leur propre commerce. Ce sont elles qui décident. Ça me plaît, parce que ce sont des femmes arabes, musulmanes, et qu’il n’y en a pas beaucoup qui assument ce sentiment de liberté.

Le film contient plusieurs scènes de sexe plutôt crues. comment les avez-vous abordées ?
Elles ont été assumées comme quelque chose d’incontournable. On ne pouvait pas, d’un côté, aller dans le naturalisme que j’avais choisi d’adopter, et, de l’autre, jouer l’ellipse au moment de filmer les corps qui s’expriment. Parmi ce que j’ai tourné, j’ai enlevé les choses qui m’ont paru un peu gratuites, déplacées ou inutiles. Au final, il n’y a qu’une scène qui montre véritablement les corps s’exprimer et où ça a un sens pour moi ; c’est entre le vieux Français et Noha. Dans les autres scènes de sexe, les hommes ne regardent jamais les femmes, elles sont toujours prises par-derrière. Les amants se font face dans la seule scène d’amour.

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À travers les personnages qui gravitent autour des héroïnes, vous abordez un grand nombre de sujets (prostitution infantile, homosexualité, travestissement…), sans forcément mener chaque piste à son terme.
Pendant mes recherches, j’ai rencontré des centaines de personnes, surtout des femmes, mais quelques hommes aussi. Au Maroc, la prostitution est essentiellement liée à la misère sociale. Mais il en existe aussi une plus assumée, choisie. Je voulais toucher du doigt des sujets qui font le quotidien de mes personnages, qui sont des marginaux. Mon but n’est pas d’adopter quelques formes de jugement ou de morale, mais de dire, d’ouvrir. Je n’ai rien voulu résoudre.

Certaines longues séquences, comme celle qui retrace une nuit d’orgie dans une villa, rappellent le cinéma d’Abdellatif Kechiche dans sa façon d’épuiser le spectateur et, semble-t-il, les acteurs.
C’est vrai. Je crois que j’ai installé une tension sur le plateau pour oublier la fatigue, ou ce qui pouvait être des freins, des tabous, et essayer de tirer le maximum de ces scènes que je voulais les plus réalistes possibles. Ça nécessitait d’aller au bord de l’épuisement. Je pense que toute l’équipe en était consciente, du début à la fin, et qu’elle m’a accompagné. Mais il y a eu des moments très difficiles, notamment cette nuit dont vous parlez, dans la villa, ça a été pénible à tourner. Même pour moi.

Pourquoi ?
Surtout parce que les images véhiculaient quelque chose de très violent. Ce que je trouve de plus brutal dans le film, ce ne sont pas les scènes de cul, c’est l’humiliation. Les filles qui font les chattes par terre, ou que l’on force à plonger dans une piscine, c’est à la limite du supportable. Mais, à chaque fois, je savais pourquoi je les tournais, à quel point ça me semblait essentiel.

Est-ce que vous destiniez le film à un public en particulier ?
En tout cas, je n’ai pas fait ce film pour un public occidental, mais en étant convaincu qu’il allait être vu au Maroc par un public arabe, et même qu’il devait l’être, en priorité, par ce public, parce que c’est un film qui parle de sa réalité, de son environnement. C’est pour ça que j’ai été blessé par ce qui s’est passé ensuite.

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Pourquoi le film a t-il été interdit au Maroc ?
Quatre extraits demandés par la Quinzaine des réalisateurs pour Cannes ont été piratés et mis en ligne sur YouTube. On y voit notamment trois prostituées qui parlent dans un taxi, ça a généré des millions de vues… Un truc de dingue. Les gens se sont déchaînés sur les réseaux sociaux, le Maroc n’a parlé que de ça pendant un mois. Après Cannes, le ministre de la Communication marocain, sur la base de ces extraits, a décidé d’interdire le film. Ni lui ni les membres de la commission qui statue pour délivrer un visa d’exploitation ne l’avaient visionné en entier. C’est du jamais vu, c’est complètement illégal. Ensuite, des rushes ont été volés, je ne sais pas par qui ni comment, et mis bout à bout. Presque quatre heures, qui ont été balancées sur Internet, en faisant croire que c’était le film.

Qu’est-ce que le ministère de la communication a reproché à votre film ?
« Atteinte aux valeurs morales », « atteinte à l’image du pays »… Dans les extraits qui ont suscité l’interdiction, il n’y avait pas de scène de sexe. Je crois que c’est le fait de montrer des femmes qui se prostituaient, et, surtout, de ne pas avoir choisi un angle misérabiliste qui a provoqué tout ça. Si je les avais fait parler comme des pauvres filles, ça n’aurait sûrement dérangé personne. Dans le cinéma marocain, les femmes sont rarement présentées comme des personnes qui prennent en main leur destin. Or là, ce sont des combattantes, des guerrières, elles ont pris le pouvoir. Mais la seule chose choquante dans le film, c’est leur condition.

Après ces événements, que sont devenues les quatre actrices ?
Je les ai mises en sécurité dans un appartement pendant longtemps. Maintenant, trois d’entre elles ont rejoint leur famille. Loubna est à l’étranger, parce qu’elle a été la plus visible ; la pression était trop forte. Mais elles vont revenir en France pour la sortie du film. Je pense que ça va leur faire du bien de constater qu’il y a des gens, y compris des Marocains de France [des avant-premières du film ont été organisées, le 11 juin, dans plusieurs villes françaises, suite à la polémique au Maroc, ndlr], qui voient ce qu’il y a de beau dans ce film.


Much Loved
de Nabil Ayouch (1h44)
avec Loubna Abidar, Asmaa Lazrak…
sortie le 16 septembre