À 89 ans, Jonas Mekas, le pape du cinéma d’avant-garde américain, expose enfin ses photos de jeunesse, archives de son arrivée à Brooklyn après la fuite de sa Lituanie natale. Affichés à la Galerie du jour Agnès B., ces clichés accompagnent la sortie DVD de ses films les plus marquants. Dans une installation au centre Pompidou présentant neuf lettres vidéo, l’inventeur du journal filmé et le documentariste espagnol José Luis Guerín partagent leurs rêveries sur leurs œuvres ambulatoires, dont les rétrospectives intégrales ont lieu au même moment. Les deux cinéastes prolongent ici leur correspondance entamée au centre Pompidou.


« Je me souviens de vos propos à New York, de cette bonne vieille formule cinématographique : “Je réagis à la vie”, avez-vous dit. »(Lettre à Jonas Mekas numéro 1)
Jonas Mekas : Je crois que je n’ai jamais pensé, dans ma vie ou dans mes œuvres. Comme un karatéka, un élément doit provoquer mon œil ou mes sens pour que je puisse filmer. Je préfère ne rien faire et rester en état de plénitude.

« Dehors, le printemps. Dans ma salle de montage, l’hiver. »(Lettre à José Luis Guerín numéro 2)
José Luis Guerín : En tant que penseur zen et créateur de haïkus, vous partagez avec moi cet étonnement quand on assiste à l’incidence de la lumière sur les arbres ou que l’on goûte un bon café. Les saisons sont très importantes, c’est le premier contact avec les choses essentielles. En confrontant la fenêtre et l’écran, c’est la vie et la création qui se croisent : le premier cadre donne sur l’espace extérieur, le second sur une dimension plus introspective.

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« Ce déracinement est commun à tous les personnages que j’ai filmés dernièrement. Même vous, Lituanien installé à New York, qui aimez vous rappeler que vous êtes un fils de fermier. »(Lettre à Jonas Mekas numéro 4)
JM : Aujourd’hui, je suis ailleurs. Penser en termes d’« immigrant » ou d’« émigrant » est une pensée primitive : je crois que je me suis simplement déplacé. La migration est une étape très ancienne et positive du progrès humain. Dans des temps plus reculés, c’était une phase très naturelle dans une vie. En cette époque troublante, cela tient plutôt à quelqu’un qui vous expulse de votre foyer, de force.

« On va de l’avant, et il n’y a pas besoin d’explications. Les explications font seulement partie du jeu. »(Lettre à José Luis Guerín numéro 3)
JLG : Je ne suis pas un sage, comme vous qui filmez l’instant. Je suis plus jeune et je me sens encore obligé de développer les choses. Le cinéma nécessite un travail de synthèse, contrairement à la télévision, qui n’a pas sa densité sémantique. Quand on voit un bon film, une parole ou une image amènent le regard à une multitude de trajets.

« Vous et Jean Cocteau avez dignifié notre précarité. Partout, on voyait apparaître des collectifs, des manifestes, des revues, des fabriques de créateurs. »(Lettre à Jonas Mekas numéro 5)
JM : C’est curieux que vous mentionniez Cocteau. Il fut une des très rares personnes à avoir changé ma vie. J’ai lu ce qu’il avait écrit à propos de la bande sonore du Sang d’un poète : elle a été désynchronisée involontairement ! En voyant le film, plus jeune, j’ai pensé que ce synchronisme accidentel était très inspirant. C’était avant même d’avoir entendu le nom de John Cage. Je me suis alors efforcé de mettre cette rencontre de la chance et de l’erreur au centre de mon existence.

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« Vous êtes allé dans le Nouveau Monde et, par erreur, je suis allé dans le Vieux Monde. » (Lettre à José Luis Guerín numéro 3)
JLG : En Europe, nos rues portent des noms de poètes, de penseurs, de philosophes. Aux États-Unis, elles sont indiquées par des numéros. Cette dialectique est intéressante : puisque vous êtes un Lituanien habitant à New York, votre perception diffère, elle est caractérisée par le mouvement. Moi, je suis Espagnol mais je passe la moitié de l’année en Amérique Latine. Je me situe également dans ce décalage, cette incommodité. Le confort dans la création, ce n’est pas un bon choix.